Curation et logique documentaire

Pour des maîtres d’armes numériques

Curation et logique documentaire

Pour des maîtres d’armes numériques

Les « maîtres d’armes numé­riques » ne sont pas que de simples manieurs d’outils mais ceux qui savent les uti­liser à bon escient et donc ne pas en abuser.


Article publié en décembre 2012 dans la revue Mediadoc N°9

Olivier Le Deuff

Maître de confé­rences en sciences de l’information et de la com­mu­ni­cation Uni­versité de Bor­deaux 3

La curation n’est pas une révo­lution. Elle consiste dans la redé­cou­verte du besoin de dis­poser d’une sélection de l’information orga­nisée, thé­ma­tisée avec la pos­si­bilité d’inclure des résumés au moins indi­catifs voire des résumés cri­tiques. La curation ne doit donc pas reposer sur la mise en place d’un simple outil, sans quoi il est tentant de par­tager l’analyse polé­mique et pro­vo­ca­trice de Fré­déric Martinet [1] qui exprime d’ailleurs de sérieuses réti­cences envers ces outils. Ces dis­po­sitifs dits de curation ne s’avèrent réel­lement opé­ra­tionnels que s’ils confèrent des moyens de com­pré­hension faci­litée, et donc le moyen de pro­duire de nou­velles idées. L’objectif est donc de consi­dérer que les outils vont nous per­mettre d’y voir plus clair dans une masse d’informations afin de pouvoir notamment prendre une décision réfléchie. L’ennemi de la curation, en tant qu’écologie de l’esprit, est d’ailleurs l’incurie, l’ordre du règne de la bêtise : « L’incurie est l’absence totale de soin. Tout soin requiert des ins­tru­ments, mais lorsque ces ins­tru­ments ne sont plus entre nos mains, alors l’incurie guette. L’incurie désigne ainsi la délé­gation de sa res­pon­sa­bilité à des tech­niques de soin que l’on ignore ».- [2]

La défi­nition pré­cé­dente montre de suite la limite des outils de curation, car ils peuvent être autant des ins­tru­ments de libé­ration que des sources d’aliénation. Par consé­quent, il s’agit également de porter une attention cri­tique sur ces dis­po­sitifs. En premier lieu figure ce fameux risque de « négli­gences », le fait de ne pas lire des docu­ments par manque de temps, par fai­néantise ou par et incom­pé­tences. Et la curation ne l’évite pas, elle regroupe, col­lecte, agrège tout autant qu’elle empile dans de jolies boîtes. Mais elle ne garantit pas qu’une lecture a été effectuée par le « curateur », ni que celui qui tombera sur l’instrument de curation ira découvrir par lui-​​même le document. Le risque péda­go­gique est donc de faire uti­liser ces outils de col­lecte à des élèves qui n’auront par­couru aucun document sélec­tionné de manière exhaustive. Le risque serait de pri­vi­légier une approche sim­plement esthé­tique de la sélection de l’information qui pré­sen­terait les appa­rences d’un travail de sélection sans réelle assimilation.

Il faut donc res­situer la curation dans l’optique de la culture de l’information, c’est-à-dire en prendre la réelle mesure et portée en demeurant dans la double majorité à la fois tech­nique et intel­lec­tuelle. Les outils de la curation ne sau­raient rem­placer une for­mation à l’information et peuvent donner l’illusion de maî­trise de com­pé­tences infor­ma­tion­nelles car il ne suffit pas de col­lecter de l’information pour la pré­senter de façon agréable. Para­doxa­lement, cer­taines uti­li­sa­tions, y compris en classe, sont en fait bien éloi­gnées d’une véri­table culture docu­men­taire, tant la prise en main de l’outil et la réa­li­sation de l’aspect esthé­tique de la col­lecte peuvent nuire au véri­table travail d’études sur les docu­ments. Sans doute faut-​​il également envi­sager de didac­tiser l’outil de curation en le replaçant dans une lignée plus longue et surtout en tentant d’expliquer ses prin­cipes, ses pré­sup­posés et ses limites. Il reste ensuite à ne pas dif­férer le contact avec le document.

Et c’est là qu’apparait le besoin d’un retour à une analyse docu­men­taire somme toute clas­sique avec la pro­duction de résumés cri­tiques et infor­matifs qui épar­gneront une lecture exhaustive au public visé par le dis­po­sitif de curation. On oublie trop souvent que la réa­li­sation d’un dis­po­sitif de curation suppose la prise en compte du public visé. Les cura­teurs ne doivent pas être de simples pas­seurs d’information mais davantage des média­teurs cri­tiques. La capacité à sélec­tionner et à évaluer l’information requière un entrai­nement et de la pra­tique qui ne peuvent se réa­liser que sur du long terme. Or les outils de curation peuvent parfois conférer l’impression qu’elle s’apprend de manière spon­tanée. Par consé­quent, les outils du numé­rique requièrent des « maîtres d’armes », capables de mai­triser le caractère à double tran­chant des outils et d’en enseigner toutes les sub­ti­lités. Surtout, le maître d’arme saura rap­peler que le plus important repose d’abord sur l’exercice de sa capacité de jugement et que cette capacité s’exerce aussi sur les outils utilisés.

Devenir des maîtres d’armes numé­riques

Les « maîtres d’armes numé­riques » ne sont pas que de simples manieurs d’outils mais ceux qui savent les uti­liser à bon escient et donc ne pas en abuser. Car l’art sur­passe l’outil, si bien que les savoirs et les connais­sances gardent toute leur impor­tance sous peine de se contenter d’usages sim­plistes. Or, ceux qui en restent à des usages de base sont quelque peu dépos­sédés de savoirs qui ont été trans­férés dans les logi­ciels, ce qui constitue une forme de dépossession-​​ [3].

Tous les ensei­gnants ne sont pas des maîtres d’armes numé­riques. On peut espérer qu’il en existe tout de même, notamment parmi les pro­fes­seurs docu­men­ta­listes. Pourtant, le besoin de for­mation est crucial afin de conférer aux élèves les moyens d’utiliser au mieux les outils qu’ils ont à dis­po­sition. Il en existe certes d’excellents comme Diigo, plutôt orienté veille ou bien encore Evernote [www.evernote.com], qui permet de gérer des notes diverses, voire de réa­liser des opé­ra­tions de veille en le cou­plant avec d’autres outils, notamment en uti­lisant un outil de cir­cu­lation de l’information entre appli­ca­tions comme Ifttt - [www.ifttt.com]. Mais les outils ne sont que des ins­tru­ments d’apparats si on ne sait pas réel­lement s’en servir. On n’a jamais jugé un che­valier seulement à la qualité ou à la seule esthé­tique de son armure et de son épée mais davantage dans sa capacité à manier ses ins­tru­ments avec dex­térité. Hélas, la ten­tation est de pri­vi­légier sans cesse cette approche par des ins­tru­ments de flat­terie indi­vi­duels et col­lectifs dont le dernier avatar ins­ti­tu­tionnel est repré­senté par le projet de learning centre, symbole de cette incurie gran­dis­sante. Le paradoxe de ces outils, parfois pra­tiques, est qu’ils ren­forcent la nécessité d’une approche didac­tique, car en pré­tendant faci­liter les usages, ils ne font que dis­si­muler des com­plexités que les ensei­gnants se doivent de décrypter et d’expliquer. C’est pourquoi, ce sont bien les savoirs durables qu’il faut pré­férer à la ten­tation du bon usage ou du pro­cé­dural afin de faire de nos élèves des hommes bien docu­mentés (Le Deuff, 2012) plutôt que des indi­vidus bardés d’applications rapi­dement obso­lètes dont ils ne mai­trisent jamais les subtilités.

Les outils vont se per­fec­tionner à expli­citer que ce soit pour effectuer de la curation ou de la veille. Les pos­si­bi­lités de les faire s’interopérer entre eux sont évidemment impor­tantes et requièrent un minimum de curiosité et une culture tech­nique, ce qui permet d’améliorer son système per­sonnel d’informations et de connais­sances. Mais cela ne suffit pas, tant il s’agit de savoir ana­lyser, traiter et évaluer l’information. Ces capa­cités reposent sur une maî­trise des lit­té­raties et de la capacité de lecture et d’écriture. Nulle révo­lution ici, si ce n’est que ces capa­cités s’exercent sur une variété de docu­ments de plus en plus impor­tante. Les pro­duc­tions trans­media (qui mêlent divers types de sources et de formes de docu­ments) néces­sitent la voie d’une trans­lit­té­ratie - [4].

Mais, quel que soit le support, il s’agit tou­jours d’analyser des docu­ments et des textes (au sens de Jean­neret pour qui le texte est ce qui nécessite une lecture, cela peut donc être également une image ou une vidéo). Il s’agit de faire preuve d’un esprit de syn­thèse qui puisse éven­tuel­lement déboucher sur une pro­duction démon­trant ce travail d’analyse qui peut alors servir également au collectif.

Si bien que péda­go­gi­quement, s’il ne devait y avoir qu’une seule voie pour la curation, c’est bien celle de l’analyse docu­men­taire. Une analyse qui s’observe par la pro­duction d’opérations très clas­siques en docu­men­tation : la réa­li­sation de résumés et de pro­duits d’indexation. S’il faut agréger des contenus dans un espace via un outil, il apparait utile de faire pro­duire aux élèves des formes élaborées, contenant des syn­thèses et des résumés de ce qu’ils ont analysé. Une pro­gression est même envi­sa­geable en ima­ginant un premier travail de repérage de l’information et de res­sources en uti­lisant un outil comme Diigo (indexation par tags). Ce dernier permet de pro­duire des notes et des résumés cri­tiques sur des res­sources tout en conférant des mots-​​clés, ce qui facilite une orga­ni­sation de l’information via les folk­so­nomies. Rien n’empêche ensuite d’imaginer des formes plus inter­ac­tives et convi­viales per­mettant d’offrir des formes de notes de syn­thèse numé­riques avec des outils comme Storify, par exemple.

Mais il apparait essentiel que toute pro­duction docu­men­taire soit aussi réa­lisée en fonction de des­ti­na­taires poten­tiels. On ren­contre trop de pro­duits de curation dont on ne sait exac­tement à qui ils s’adressent. De plus, il n’est pas rare que les outils finissent par devenir contre-​​productifs en consti­tuant des inter­mé­diaires sup­plé­men­taires. Scoop​.it peut s’avérer par moment un véri­table poison en aug­mentant la dis­tance entre l’information et l’usager, en rajoutant des clics sup­plé­men­taires pour accéder au texte ori­ginel qui contient l’information. Le comble est atteint lorsque l’outil de curation renvoie à un autre site qui lui-​​même relaie une infor­mation contenue sur un autre site. La perte de temps est réelle et l’usager a l’impression de passer par des péages. À l’instar des univers net­vibes, posés comme de simples cata­logues à peine orga­nisés, la curation fait courir le risque de simple signa­lement sans aucune valeur ajoutée. Pire, elle per­turbe l’écosystème du web en rajoutant des inter­mé­diaires inutiles entre la res­source per­ti­nente et l’usager.

De l’importance du résumé et de la syn­thèse

Or, c’est une toute autre logique qui est requise, celle de la pos­si­bilité de s’arrêter et de prendre ses dis­tances face au sen­timent d’infobésité et de flux continus.

La curation produit une sorte d’effet rétro­actif en nous donnant la pos­si­bilité d’intervenir dans une logique de flux pour y réin­tro­duire une logique docu­men­taire avec, notamment, le fait de pouvoir exercer sa faculté de juger. C’est une oppor­tunité qu’il faut saisir. La bonne vieille analyse docu­men­taire n’est pas morte, c’est donc l’occasion de la déve­lopper et de l’enseigner à nos élèves qui nous est rendue pos­sible par ces dis­po­sitifs. Elle nécessite une capacité de concen­tration et d’attention qui peut s’exercer en dehors des flux numé­riques, tant la tech­nique du résumé s’apprend sur des textes sur les­quels il faut main­tenir son attention fort long­temps. Le résumé a peu à peu disparu de nos cursus. C’est une ter­rible erreur. Les outils de curation et de veille nous donnent l’occasion de remettre cette tech­nique au goût du jour que ce soit sous ces formes infor­ma­tives ou indi­ca­tives. La pro­duction de syn­thèses sous des formes nou­velles est aussi opportune. Un grand nombre de poten­tia­lités péda­go­giques restent encore à ima­giner, mais l’essentiel est bien la pos­si­bilité d’orienter les séances pour effectuer des arrêts, pour prendre le temps d’analyser et de struc­turer l’information. On sait par expé­rience qu’il n’est pas tou­jours aisé de faire prendre ce temps aux élèves. On pourra s’appuyer aussi sur une émission comme arrêt sur images qui effectue jus­tement cet exercice cri­tique sur les médias.

La curation n’est donc pas une simple ins­cription dans une logique de flux mais, au contraire, une extraction, car il s’agit de séparer le bon grain de l’ivraie. L’enjeu est donc davantage celui du fil­trage qui est plei­nement la question de l’évaluation de l’information (Serres, 2012). Dès lors, le pro­fesseur docu­men­ta­liste qui sou­hai­terait faire tra­vailler ses élèves avec des outils de curation doit bien avoir à l’esprit que son travail de for­mation s’inscrit à la fois dans une démarche com­plexe d’évaluation de l’information ainsi que dans la pers­pective exi­geante de l’analyse documentaire.

Il reste sans doute encore à se départir d’une position trop passive face à l’information, notamment pour les pro­fes­sionnels de l’information comme les pro­fes­seurs docu­men­ta­listes. Agréger quelques flux ou quelques res­sources sous une ban­nière commune n’est pas inutile, mais c’est tota­lement insuf­fisant. Cette position de récep­tion­niste de l’information est incom­plète. La curation implique une « prise de soin ». Cette prise de soin mérite que la docu­men­tation se soigne de ses maux, notamment de cette ten­dance à la sou­mission et à la vas­sa­li­sation. Or, il s’agit aussi de pro­duire de l’information et de la dif­fuser de façon rai­sonnée et cri­tique ; de savoir s’appuyer sur les bons docu­ments pour prendre des déci­sions et de savoir pro­tester quand cer­tains, jus­tement, n’en ont « cure » et exercent des abus de pou­voirs. La curation, même si le terme est pro­ba­blement impropre, doit consister avant tout en une libé­ration de nos capa­cités à juger et à réfléchir mais aussi à décider.

Bibliographie

Le Deuff, Olivier. « Curation, folk­so­nomies et pra­tiques docu­men­taires : quelle prise de soin face à l’incurie ? ». Docu­men­ta­liste - Sciences de l’information, 2012, vol. 49, n°1 - p 51-​​52

Le Deuff, Olivier. Du tag au like. La pra­tique des folk­so­nomies pour amé­liorer ses méthodes d’organisation de l’information. Fyp, 2012

Peirano, Richard . « La curation à l’école, vers une culture de l’information  ». Docu­men­ta­liste - Sciences de l’information, 2012, vol. 49, n°1 – p36-​​37

Serres, Alexandre. Dans le laby­rinthe  : Évaluer l’information sur internet. C&F Éditions, 2012.


Notes

[1] Mar­tinet, Fré­déric. La curation, c’est de la merde [en ligne]. sur Actul​li​gence​.com, 8 avril 2011, http://​www​.actul​li​gence​.com/​2011/​04

[2] Défi­nition du site ars indus­trialis http://​arsin​dus​trialis​.org/​i​n​curie

[3] Stiegler parle de prolétarisation

[4] La trans­lit­té­ratie est définie comme « l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de pla­te­formes, d’outils et de moyens de com­mu­ni­cation, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manus­crite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux ». La tra­duction en français a été trouvée sur le blog de François Guite : Guitef. . Citation ori­ginale : “ Trans­li­teracy is the ability to read, write and interact across a range of plat­forms, tools and media from signing and orality through hand­writing, print, TV, radio and film, to digital social networks.”