2013
janv.
31

Curation et logique documentaire

Pour des maîtres d’armes numériques

Les « maîtres d’armes numériques » ne sont pas que de simples manieurs d’outils mais ceux qui savent les utiliser à bon escient et donc ne pas en abuser.

Article publié en décembre 2012 dans la revue Mediadoc N°9

Olivier Le Deuff

Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication
Université de Bordeaux 3

La curation n’est pas une révolution. Elle consiste dans la redécouverte du besoin de disposer d’une sélection de l’information organisée, thématisée avec la possibilité d’inclure des résumés au moins indicatifs voire des résumés critiques. La curation ne doit donc pas reposer sur la mise en place d’un simple outil, sans quoi il est tentant de partager l’analyse polémique et provocatrice de Frédéric Martinet [1] qui exprime d’ailleurs de sérieuses réticences envers ces outils. Ces dispositifs dits de curation ne s’avèrent réellement opérationnels que s’ils confèrent des moyens de compréhension facilitée, et donc le moyen de produire de nouvelles idées. L’objectif est donc de considérer que les outils vont nous permettre d’y voir plus clair dans une masse d’informations afin de pouvoir notamment prendre une décision réfléchie. L’ennemi de la curation, en tant qu’écologie de l’esprit, est d’ailleurs l’incurie, l’ordre du règne de la bêtise : « L’incurie est l’absence totale de soin. Tout soin requiert des instruments, mais lorsque ces instruments ne sont plus entre nos mains, alors l’incurie guette. L’incurie désigne ainsi la délégation de sa responsabilité à des techniques de soin que l’on ignore ».- [2]

La définition précédente montre de suite la limite des outils de curation, car ils peuvent être autant des instruments de libération que des sources d’aliénation. Par conséquent, il s’agit également de porter une attention critique sur ces dispositifs. En premier lieu figure ce fameux risque de « négligences », le fait de ne pas lire des documents par manque de temps, par fainéantise ou par et incompétences. Et la curation ne l’évite pas, elle regroupe, collecte, agrège tout autant qu’elle empile dans de jolies boîtes. Mais elle ne garantit pas qu’une lecture a été effectuée par le « curateur », ni que celui qui tombera sur l’instrument de curation ira découvrir par lui-même le document. Le risque pédagogique est donc de faire utiliser ces outils de collecte à des élèves qui n’auront parcouru aucun document sélectionné de manière exhaustive. Le risque serait de privilégier une approche simplement esthétique de la sélection de l’information qui présenterait les apparences d’un travail de sélection sans réelle assimilation.

Il faut donc ressituer la curation dans l’optique de la culture de l’information, c’est-à-dire en prendre la réelle mesure et portée en demeurant dans la double majorité à la fois technique et intellectuelle. Les outils de la curation ne sauraient remplacer une formation à l’information et peuvent donner l’illusion de maîtrise de compétences informationnelles car il ne suffit pas de collecter de l’information pour la présenter de façon agréable. Paradoxalement, certaines utilisations, y compris en classe, sont en fait bien éloignées d’une véritable culture documentaire, tant la prise en main de l’outil et la réalisation de l’aspect esthétique de la collecte peuvent nuire au véritable travail d’études sur les documents. Sans doute faut-il également envisager de didactiser l’outil de curation en le replaçant dans une lignée plus longue et surtout en tentant d’expliquer ses principes, ses présupposés et ses limites. Il reste ensuite à ne pas différer le contact avec le document.

Et c’est là qu’apparait le besoin d’un retour à une analyse documentaire somme toute classique avec la production de résumés critiques et informatifs qui épargneront une lecture exhaustive au public visé par le dispositif de curation. On oublie trop souvent que la réalisation d’un dispositif de curation suppose la prise en compte du public visé. Les curateurs ne doivent pas être de simples passeurs d’information mais davantage des médiateurs critiques. La capacité à sélectionner et à évaluer l’information requière un entrainement et de la pratique qui ne peuvent se réaliser que sur du long terme. Or les outils de curation peuvent parfois conférer l’impression qu’elle s’apprend de manière spontanée. Par conséquent, les outils du numérique requièrent des « maîtres d’armes », capables de maitriser le caractère à double tranchant des outils et d’en enseigner toutes les subtilités. Surtout, le maître d’arme saura rappeler que le plus important repose d’abord sur l’exercice de sa capacité de jugement et que cette capacité s’exerce aussi sur les outils utilisés.

Devenir des maîtres d’armes numériques

Les « maîtres d’armes numériques » ne sont pas que de simples manieurs d’outils mais ceux qui savent les utiliser à bon escient et donc ne pas en abuser. Car l’art surpasse l’outil, si bien que les savoirs et les connaissances gardent toute leur importance sous peine de se contenter d’usages simplistes. Or, ceux qui en restent à des usages de base sont quelque peu dépossédés de savoirs qui ont été transférés dans les logiciels, ce qui constitue une forme de dépossession- [3].

Tous les enseignants ne sont pas des maîtres d’armes numériques. On peut espérer qu’il en existe tout de même, notamment parmi les professeurs documentalistes. Pourtant, le besoin de formation est crucial afin de conférer aux élèves les moyens d’utiliser au mieux les outils qu’ils ont à disposition. Il en existe certes d’excellents comme Diigo, plutôt orienté veille ou bien encore Evernote [4], qui permet de gérer des notes diverses, voire de réaliser des opérations de veille en le couplant avec d’autres outils, notamment en utilisant un outil de circulation de l’information entre applications comme Ifttt - [5]. Mais les outils ne sont que des instruments d’apparats si on ne sait pas réellement s’en servir. On n’a jamais jugé un chevalier seulement à la qualité ou à la seule esthétique de son armure et de son épée mais davantage dans sa capacité à manier ses instruments avec dextérité. Hélas, la tentation est de privilégier sans cesse cette approche par des instruments de flatterie individuels et collectifs dont le dernier avatar institutionnel est représenté par le projet de learning centre, symbole de cette incurie grandissante. Le paradoxe de ces outils, parfois pratiques, est qu’ils renforcent la nécessité d’une approche didactique, car en prétendant faciliter les usages, ils ne font que dissimuler des complexités que les enseignants se doivent de décrypter et d’expliquer. C’est pourquoi, ce sont bien les savoirs durables qu’il faut préférer à la tentation du bon usage ou du procédural afin de faire de nos élèves des hommes bien documentés (Le Deuff, 2012) plutôt que des individus bardés d’applications rapidement obsolètes dont ils ne maitrisent jamais les subtilités.

Les outils vont se perfectionner à expliciter que ce soit pour effectuer de la curation ou de la veille. Les possibilités de les faire s’interopérer entre eux sont évidemment importantes et requièrent un minimum de curiosité et une culture technique, ce qui permet d’améliorer son système personnel d’informations et de connaissances. Mais cela ne suffit pas, tant il s’agit de savoir analyser, traiter et évaluer l’information. Ces capacités reposent sur une maîtrise des littératies et de la capacité de lecture et d’écriture. Nulle révolution ici, si ce n’est que ces capacités s’exercent sur une variété de documents de plus en plus importante. Les productions transmedia (qui mêlent divers types de sources et de formes de documents) nécessitent la voie d’une translittératie - [6].

Mais, quel que soit le support, il s’agit toujours d’analyser des documents et des textes (au sens de Jeanneret pour qui le texte est ce qui nécessite une lecture, cela peut donc être également une image ou une vidéo). Il s’agit de faire preuve d’un esprit de synthèse qui puisse éventuellement déboucher sur une production démontrant ce travail d’analyse qui peut alors servir également au collectif.

Si bien que pédagogiquement, s’il ne devait y avoir qu’une seule voie pour la curation, c’est bien celle de l’analyse documentaire. Une analyse qui s’observe par la production d’opérations très classiques en documentation : la réalisation de résumés et de produits d’indexation. S’il faut agréger des contenus dans un espace via un outil, il apparait utile de faire produire aux élèves des formes élaborées, contenant des synthèses et des résumés de ce qu’ils ont analysé. Une progression est même envisageable en imaginant un premier travail de repérage de l’information et de ressources en utilisant un outil comme Diigo (indexation par tags). Ce dernier permet de produire des notes et des résumés critiques sur des ressources tout en conférant des mots-clés, ce qui facilite une organisation de l’information via les folksonomies. Rien n’empêche ensuite d’imaginer des formes plus interactives et conviviales permettant d’offrir des formes de notes de synthèse numériques avec des outils comme Storify, par exemple.

Mais il apparait essentiel que toute production documentaire soit aussi réalisée en fonction de destinataires potentiels. On rencontre trop de produits de curation dont on ne sait exactement à qui ils s’adressent. De plus, il n’est pas rare que les outils finissent par devenir contre-productifs en constituant des intermédiaires supplémentaires. Scoop.it peut s’avérer par moment un véritable poison en augmentant la distance entre l’information et l’usager, en rajoutant des clics supplémentaires pour accéder au texte originel qui contient l’information. Le comble est atteint lorsque l’outil de curation renvoie à un autre site qui lui-même relaie une information contenue sur un autre site. La perte de temps est réelle et l’usager a l’impression de passer par des péages. À l’instar des univers netvibes, posés comme de simples catalogues à peine organisés, la curation fait courir le risque de simple signalement sans aucune valeur ajoutée. Pire, elle perturbe l’écosystème du web en rajoutant des intermédiaires inutiles entre la ressource pertinente et l’usager.

De l’importance du résumé et de la synthèse

Or, c’est une toute autre logique qui est requise, celle de la possibilité de s’arrêter et de prendre ses distances face au sentiment d’infobésité et de flux continus.

La curation produit une sorte d’effet rétroactif en nous donnant la possibilité d’intervenir dans une logique de flux pour y réintroduire une logique documentaire avec, notamment, le fait de pouvoir exercer sa faculté de juger. C’est une opportunité qu’il faut saisir. La bonne vieille analyse documentaire n’est pas morte, c’est donc l’occasion de la développer et de l’enseigner à nos élèves qui nous est rendue possible par ces dispositifs. Elle nécessite une capacité de concentration et d’attention qui peut s’exercer en dehors des flux numériques, tant la technique du résumé s’apprend sur des textes sur lesquels il faut maintenir son attention fort longtemps. Le résumé a peu à peu disparu de nos cursus. C’est une terrible erreur. Les outils de curation et de veille nous donnent l’occasion de remettre cette technique au goût du jour que ce soit sous ces formes informatives ou indicatives. La production de synthèses sous des formes nouvelles est aussi opportune. Un grand nombre de potentialités pédagogiques restent encore à imaginer, mais l’essentiel est bien la possibilité d’orienter les séances pour effectuer des arrêts, pour prendre le temps d’analyser et de structurer l’information. On sait par expérience qu’il n’est pas toujours aisé de faire prendre ce temps aux élèves. On pourra s’appuyer aussi sur une émission comme arrêt sur images qui effectue justement cet exercice critique sur les médias.

La curation n’est donc pas une simple inscription dans une logique de flux mais, au contraire, une extraction, car il s’agit de séparer le bon grain de l’ivraie. L’enjeu est donc davantage celui du filtrage qui est pleinement la question de l’évaluation de l’information (Serres, 2012). Dès lors, le professeur documentaliste qui souhaiterait faire travailler ses élèves avec des outils de curation doit bien avoir à l’esprit que son travail de formation s’inscrit à la fois dans une démarche complexe d’évaluation de l’information ainsi que dans la perspective exigeante de l’analyse documentaire.

Il reste sans doute encore à se départir d’une position trop passive face à l’information, notamment pour les professionnels de l’information comme les professeurs documentalistes. Agréger quelques flux ou quelques ressources sous une bannière commune n’est pas inutile, mais c’est totalement insuffisant. Cette position de réceptionniste de l’information est incomplète. La curation implique une « prise de soin ». Cette prise de soin mérite que la documentation se soigne de ses maux, notamment de cette tendance à la soumission et à la vassalisation. Or, il s’agit aussi de produire de l’information et de la diffuser de façon raisonnée et critique ; de savoir s’appuyer sur les bons documents pour prendre des décisions et de savoir protester quand certains, justement, n’en ont « cure » et exercent des abus de pouvoirs.
La curation, même si le terme est probablement impropre, doit consister avant tout en une libération de nos capacités à juger et à réfléchir mais aussi à décider.

Bibliographie

Le Deuff, Olivier. « Curation, folksonomies et pratiques documentaires : quelle prise de soin face à l’incurie ? ». Documentaliste - Sciences de l’information, 2012, vol. 49, n°1 - p 51-52

Le Deuff, Olivier. Du tag au like. La pratique des folksonomies pour améliorer ses méthodes d’organisation de l’information. Fyp, 2012

Peirano, Richard . « La curation à l’école, vers une culture de l’information ». Documentaliste - Sciences de l’information, 2012, vol. 49, n°1 – p36-37

Serres, Alexandre. Dans le labyrinthe  : Évaluer l’information sur internet. C&F Éditions, 2012.

Notes

[1Martinet, Frédéric. La curation, c’est de la merde [en ligne]. sur Actulligence.com, 8 avril 2011, http://www.actulligence.com/2011/04/08/curation-egal-merde/

[2Définition du site ars industrialis http://arsindustrialis.org/incurie

[3Stiegler parle de prolétarisation

[5<www.ifttt.com> ;

[6La translittératie est définie comme «  l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et de moyens de communication, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manuscrite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux  ». La traduction en français a été trouvée sur le blog de François Guite : Guitef. <http://www.opossum.ca/guitef/archiv...> . Citation originale : “ Transliteracy is the ability to read, write and interact across a range of platforms, tools and media from signing and orality through handwriting, print, TV, radio and film, to digital social networks.”

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