Évaluation de l’information et veille : quelles arti­cu­la­tions, quelles didactiques ?

RESUME
Mise en pers­pective his­to­rique du concept de veille infor­ma­tion­nelle et invi­tation à réfléchir à l’importance de la veille péda­go­gique dans la pra­tique pro­fes­sion­nelle de tout enseignant.

Évaluation de l’information et veille : quelles arti­cu­la­tions, quelles didactiques ?

Quelle est la place de l’évaluation de l’information dans le pro­cessus et l’activité de veille ? La vali­dation des sources, celle des infor­ma­tions col­lectées, ne sont-​​elles que de simples étapes du « cycle de la veille » ? Quelles sont notamment les com­pé­tences, les notions, les cultures com­munes et spé­ci­fiques à ces deux acti­vités, à l’heure du « grand mélange » du numé­rique ? En bref, comment penser l’articulation, les dif­fé­rences et les conver­gences entre ces deux thé­ma­tiques cen­trales de l’information-documentation ? Et quelles leçons peut-​​on tirer de cette com­pa­raison pour la didac­tique de l’information ?


Alexandre Serres Enseignant-​​chercheur, co-​​responsable de lʼURFIST de Rennes

Article paru dans le Mediadoc N°8 en Juin 2012

Eva­luation de l’information et veille : il n’y a pas si long­temps, ces deux acti­vités étaient l’apanage des pro­fes­sionnels de l’information et res­taient assez clai­rement dis­tinctes, tant dans les modèles théo­riques que dans les pra­tiques réelles. L’évaluation des res­sources était consi­dérée comme une étape de la recherche d’information et comme une com­po­sante de la veille, et la dis­tinction entre les deux paraissait encore évidente.

Aujourd’hui, non seulement ces deux acti­vités sont devenues l’affaire de (presque) tous, mais elles sont si entre­mêlées qu’il devient parfois dif­ficile de dis­tinguer ce qui ressort de l’une ou de l’autre. Les inter­nautes, c’est à dire nous tous, passent leur temps sur le web à chercher de l’information, à essayer de juger la cré­di­bilité des sources, à s’interroger sur la validité des infor­ma­tions trouvées et, pour une part crois­sante d’entre eux, à faire de la veille et à redif­fuser l’information. Toutes pra­tiques infor­ma­tion­nelles tou­jours plus mélangées, uti­lisant des palettes d’outils de plus en plus riches et mobi­lisant des com­pé­tences multiples.

Dès lors, face à l’hybridation, voire à la confusion des pra­tiques infor­ma­tion­nelles, il devient indis­pen­sable, notamment pour les pro­fes­seurs docu­men­ta­listes, de s’interroger sur ce qui dis­tingue encore ces acti­vités et ces pra­tiques. Quelle est la place de l’évaluation de l’information dans le pro­cessus et l’activité de veille ? La vali­dation des sources, celle des infor­ma­tions col­lectées, ne sont-​​elles que de simples étapes du « cycle de la veille » ? Quelles sont notamment les com­pé­tences, les notions, les cultures com­munes et spé­ci­fiques à ces deux acti­vités, à l’heure du « grand mélange » du numé­rique ? En bref, comment penser l’articulation, les dif­fé­rences et les conver­gences entre ces deux thé­ma­tiques cen­trales de l’information-documentation ? Et quelles leçons peut-​​on tirer de cette com­pa­raison pour la didac­tique de l’information ? En effet, l’enjeu d’une cla­ri­fi­cation de ces notions n’est pas mince dans la pers­pective de la didac­tique de l’information, dans laquelle nous nous situons ici.

En exa­minant suc­ces­si­vement quelques grands cri­tères, il s’agira de pointer à la fois les spé­ci­fi­cités, les dif­fé­rences les plus notables et les conver­gences « natu­relles » ou pro­vo­quées par les évolu­tions des usages et des contextes. Enfin, dans une pers­pective didac­tique, nous plai­derons pour affirmer la pri­mauté de l’évaluation de l’information sur la veille, à la fois comme le préa­lable et le cadre de celle-​​ci, et surtout comme son pré-​​requis indis­pen­sable du point de vue de la formation.

Des objectifs et des enjeux bien différents

C’est du côté des objectifs propres à la veille et à l’évaluation de l’information, et surtout des enjeux dont elles sont por­teuses, que les dif­fé­rences paraissent les plus notables, les spé­ci­fi­cités les plus fortes, les écarts les plus impor­tants. Il nous faut revenir ici aux défi­ni­tions mêmes pour en juger.

Selon la défi­nition cano­nique de l’AFNOR, la veille est définie comme « une activité continue en grande partie ité­rative visant à une sur­veillance active de l’environnement tech­no­lo­gique, com­mercial,… pour en anti­ciper les évolu­tions ». Née dans le monde de l’entreprise dans les années quatre-​​vingt, aujourd’hui déclinée en de mul­tiples variantes (veille tech­no­lo­gique, scien­ti­fique, com­mer­ciale, mar­keting, finan­cière, envi­ron­ne­mentale, juri­dique, etc.), la veille reste avant tout dominée par sa finalité ori­gi­nelle : la sur­veillance de l’environnement, au sens le plus large du terme. L’objectif de toute veille, pro­fes­sion­nelle ou non, est de déceler, non point tant ce qui se passe et que tout le monde sait déjà, mais ce qui peut advenir, ce qui peut constituer « une menace ou une oppor­tunité » (pour l’entreprise, pour l’organisation, pour l’individu…). Veiller, c’est chercher à prévoir, à anti­ciper, c’est déceler les « signaux faibles », annon­cia­teurs de nou­velles ten­dances. Contrai­rement à la veille, il n’existe pas, à notre connais­sance, de défi­nition nor­ma­lisée de l’évaluation de l’information sur internet et on nous par­donnera d’en donner ici une défi­nition per­son­nelle. Selon nous, l’évaluation de l’information sur internet est une activité ponc­tuelle, ins­crite dans un pro­cessus com­plexe, mobi­lisant des com­pé­tences mul­tiples (comme savoir filtrer les résultats d’une requête, iden­tifier la source, l’auteur, le support et le genre docu­men­taire d’une res­source, juger de la cré­di­bilité d’une source, mesurer l’autorité d’un auteur, estimer la per­ti­nence d’une res­source en fonction de ses besoins d’information, évaluer la fia­bilité et a qualité des infor­ma­tions trouvées), et attestant de son esprit cri­tique face aux univers infor­ma­tionnels. Comme l’indiquent fort jus­tement Pascal Duplessis et Ivana Bal­larini, dans le « Dic­tion­naire des concepts info-​​documentaires », « le but de l’évaluation est de savoir s’il faut ou non sélec­tionner, exploiter et s’approprier l’information en question.

Il s’agit en fait d’attribuer une valeur, i.e. une signi­fi­cation à l’information au moyen d’un jugement » [1]. D’un côté, une sur­veillance régu­lière de l’environnement en vue d’une anti­ci­pation, de l’autre une évaluation ponc­tuelle des sources et des infor­ma­tions en réponse à des besoins également ponc­tuels : les objectifs des deux acti­vités restent bien spécifiques.

Les enjeux en sont également très dif­fé­rents. En sché­ma­tisant gros­siè­rement une question éminemment com­plexe, c’est la dis­tinction entre enjeux pro­fes­sionnels d’une part, enjeux sociétaux et poli­tiques d’autre part qui nous semble tra­duire le mieux leur dif­fé­rence. En effet, du côté de la veille, les enjeux restent avant tout pro­fes­sionnels et stra­té­giques, que ce soit dans l’entreprise (déceler les menaces et oppor­tu­nités de l’environnement), dans la recherche (sur­veiller un front de recherche), dans les études uni­ver­si­taires (sur­veiller une revue), ou pour un individu (amé­liorer son effi­cacité per­son­nelle dans la recherche d’information).

Certes ces aspects pro­fes­sionnels et stra­té­giques sont por­teurs, à leur tour, d’enjeux plus larges, poli­tiques, tech­no­lo­giques, etc. Mais il faut garder à la veille sa dimension pre­mière, qui est d’ordre pro­fes­sionnel. Du côté de l’évaluation de l’information, les enjeux sont beaucoup plus diver­sifiés et cru­ciaux : pour dire vite, il s’agit d’emblée d’enjeux sociétaux et poli­tiques, liés à la capacité des citoyens à juger et à faire preuve d’esprit cri­tique, et à la question de la confiance sur internet, question éminemment poli­tique et déter­mi­nante dans les pra­tiques de jugement de cré­di­bilité. Mais il s’agit aussi et surtout d’enjeux éducatifs, avec l’immense pro­blème de la for­mation des élèves à « l’art du fil­trage », selon l’expression d’Umberto Eco [2], et à l’autonomie de pensée, d’enjeux uni­ver­si­taires avec la capacité des étudiants à dis­tinguer les sources per­ti­nentes, cré­dibles et à lutter contre le rela­ti­visme infor­ma­tionnel… La liste des enjeux de l’évaluation de l’information est trop longue pour être détaillée ici. De toute évidence, les deux acti­vités n’ont pas les mêmes objectifs, leurs enjeux sont de nature et d’acuité dif­fé­rentes et il importe de les dis­tinguer clairement.

Acteurs, pratiques et outils

Les conver­gences et les dif­fé­rences paraissent davantage mélangées, si l’on considère les acteurs (ou les publics), les pra­tiques et les outils concernés par nos deux thématiques.

La veille pour quelques uns, l’évaluation de l’information pour tous

Une conver­gence notable peut être relevée entre les publics de la veille et ceux de l’évaluation de l’information : les deux acti­vités connaissent le même dépas­sement du clivage tra­di­tionnel entre pro­fes­sionnels et ama­teurs, entre experts et pro­fanes, entre public spé­cialisé et grand public. Là comme ailleurs, internet a été le vecteur d’une extra­or­di­naire démo­cra­ti­sation d’activités infor­ma­tion­nelles, autrefois réservées à des pro­fes­sionnels ou des spé­cia­listes. Le phé­nomène est par­ti­cu­liè­rement frappant pour la veille, devenue l’affaire de beaucoup d’internautes, alors qu’elle était, il n’y a pas si long­temps, la pré­ro­gative de spé­cia­listes et de pro­fes­sionnels hau­tement qualifiés.

De même, depuis que « l’ensemble des pro­cédés de vali­dation d’une infor­mation ont tota­lement migré de l’amont à l’aval » [3], les cli­vages habi­tuels entre une évaluation a priori faite par des pro­fes­sionnels et une évaluation a pos­te­riori faite par l’usager, ont été redé­finis et brouillés.

Cependant, cette conver­gence dans le « brouillage des fron­tières » entre pro­fes­sionnels et ama­teurs ne doit pas masquer une dif­fé­rence notable dans le nombre et le type de publics concernés.

Les acteurs de la veille restent très mino­ri­taires en nombre, à l’échelle de l’ensemble des inter­nautes, et la veille continue de concerner en priorité les pro­fes­sionnels de l’information, les cher­cheurs et ingé­nieurs et une petite minorité d’usagers experts et auto-​​formés. Le grand public est loin d’être touché par les acti­vités de veille et le slogan « tous veilleurs » reste une illusion sim­pliste, une pro­jection quelque peu geek sur l’ensemble de la popu­lation. A l’inverse, l’évaluation de l’information concerne et implique, de facto, tous les inter­nautes, le grand public comme les publics les plus spé­cia­lisés, ce qui explique évidemment l’acuité des enjeux socio-​​politiques et éducatifs.

Hybridation et spécificité des pratiques informationnelles

Évidente conver­gence entre les deux acti­vités : le phé­nomène d’hybridation, de mélange des pra­tiques infor­ma­tion­nelles (phé­nomène massif qui touche l’ensemble des pra­tiques infor­ma­tion­nelles sur internet).

Ainsi la pra­tique de l’évaluation des sources estelle à la fois au coeur de la veille (avec la phase dite du « sourcing », du choix des sources à sur­veiller) et de l’évaluation de l’information (avec l’identification des sources dans les résultats d’une recherche et l’évaluation de leur crédibilité).

Et les pra­tiques ne sont pas si dif­fé­rentes dans l’un et l’autre cas. De même, veille et évaluation de l’information font appel, à des degrés certes très dif­fé­rents, à l’utilisation d’outils, parfois iden­tiques, et la dimension col­la­bo­rative est de plus en plus forte dans les deux cas. Mais il faut sou­ligner deux dif­fé­rences notables dans les pra­tiques des deux acti­vités. Là où la veille tra­vaille sur une sélection a priori de sources déjà repérées, clai­rement iden­ti­fiées et « mises sous sur­veillance » (par les flux RSS, etc.), l’évaluation « cou­rante » de l’information porte a pos­te­riori sur des sources souvent inconnues, mal iden­ti­fiées, et dont la cré­di­bilité reste, pré­ci­sément, à évaluer à la volée. Par ailleurs, le contexte des pra­tiques infor­ma­tion­nelles reste dif­férent : si la veille est un travail au long cours, une activité ité­rative, l’évaluation de l’information reste une tâche ponctuelle.

Passage obligé vs rôle d’appoint des outils

Des dif­fé­rences impor­tantes, tenant ici au rôle, à la puis­sance et au nombre des outils uti­lisés, dis­tinguent net­tement veille et évaluation de l’information.

On pourra objecter que la veille com­porte aussi une dimension humaine essen­tielle, notamment dans l’analyse et la dif­fusion des résultats, et que l’évaluation des infor­ma­tions peut, aussi, faire appel à des outils. Mais sans outils, point de veille, pourrait-​​on dire pour résumer cette carac­té­ris­tique évidente et ori­gi­nelle de la veille, née dans le contexte de l’informatisation massive des années 80. Nul besoin d’insister sur le caractère semi-​​automatisé de la veille, qui a d’ailleurs généré l’émergence de nom­breux outils pro­fes­sionnels, spé­ci­fiques et très puis­sants, et en consé­quence celle d’un marché spé­cialisé. Aujourd’hui, à l’heure des fils RSS, des alertes, des réseaux sociaux, du social book­marking, des pla­te­formes de curation, etc., la richesse et la mul­ti­plicité des outils gra­tuits de veille ne cessent de surprendre.

Rien de tel évidemment dans l’évaluation de l’information, carac­té­risée par la place réduite des outils spé­ci­fiques, ceux-​​ci ne pouvant jouer qu’un rôle d’appoint, notamment dans l’identification des res­sources, dans un pro­cessus qui est et restera fon­da­men­ta­lement « humain », sub­jectif, irré­duc­tible à toute automatisation.

Deux convergences peuvent toutefois être relevées ici :

  • d’une part, le caractère col­la­bo­ratif des outils dans les deux acti­vités. Les réseaux sociaux et les pla­te­formes col­la­bo­ra­tives jouent désormais un rôle majeur, aussi bien dans la veille que dans l’évaluation de l’information, devenues des acti­vités « sociales », col­lec­tives (même si l’évaluation de l’information reste, selon nous, une activité indi­vi­duelle in fine) ;
  • d’autre part, la com­plé­men­tarité même de cer­tains outils, servant indif­fé­remment aux deux acti­vités, comme le montrent les pla­te­formes de partage de signets, à la fois outils de veille indi­vi­duelle et col­la­bo­rative (avec le partage, la dif­fusion) et d’évaluation des res­sources (avec le rôle des pairs de confiance).

Du côté des cultures et des compétences

L’hybridation ne touche pas seulement les pra­tiques infor­ma­tion­nelles mais concerne également les com­pé­tences néces­saires et les cultures sur les­quelles se fondent ces com­pé­tences. Ainsi, au moins six types de cultures sont entre­mêlées et mobi­lisées, à des degrés variables, dans les pro­cessus d’évaluation de l’information : la culture « générale », les cultures dis­ci­pli­naires, la culture infor­ma­tion­nelle (infor­mation literacy), la culture infor­ma­tique (com­puter literacy), la culture numé­rique (digital literacy) et la culture média­tique (media literacy). Celles de la veille ne sont pas moins nom­breuses : cultures infor­ma­tion­nelle, dis­ci­pli­naire ou spé­cia­lisée, d’entreprise, infor­ma­tique et numé­rique. Ce qui dis­tingue sans doute le plus les deux acti­vités est sans doute l’existence, chez les acteurs de la veille (pro­fes­sionnels ou ama­teurs), d’une véri­table « culture de la veille », autonome, com­posée d’un mixte de cultures pro­fes­sion­nelles et informationnelles.

Alors que l’évaluation de l’information peut dif­fi­ci­lement donner lieu à une culture spé­ci­fique. Elle n’est qu’un entrelacs de cultures diverses et, à ce titre, un bon exemple de trans­lit­té­ratie [4]

Un tableau valant mieux qu’un long dis­cours, on trouvera ci-​​après le réca­pi­tu­latif des com­pé­tences mobi­lisées dans la veille et l’évaluation de l’information.

Tableau com­pa­ratif des com­pé­tences et cultures de la veille infor­ma­tion­nelle et de l'évaluation de l'information - A. Serres

Et du côté des notions, des savoirs et de la didactique ?

Plu­sieurs notions com­munes sont en jeu dans les deux acti­vités, dont l’explicitation et l’enseignement peuvent constituer autant d’objectifs didactiques.

Ainsi les quatre notions consti­tuant, selon nous, les piliers de l’évaluation de l’information : cré­di­bilité, autorité cog­nitive, qualité de l’information et per­ti­nence [5].

Leur expli­ci­tation, leur dis­tinction, leurs pro­blé­ma­tiques propres, leurs typo­logies pour­raient être au cœur d’une didac­tique commune de l’évaluation de l’information et de la veille. En effet, évaluer la cré­di­bilité ou la per­ti­nence d’une res­source pré­suppose, en amont, une repré­sen­tation la plus claire pos­sible des méca­nismes de la cré­di­bilité, des dif­fé­rentes sortes de cré­di­bi­lités et de per­ti­nences, de la dis­tinction radicale entre les deux, etc. Ces notions, qui sont des « allants-​​de-​​soi », de fausses évidences du sens commun, sont au fon­dement de toute démarche cohé­rente d’évaluation des res­sources, et elles sont également par­tagées par la veille. Il convien­drait d’y ajouter celles de source, d’auteur, de besoin d’information, également com­munes aux deux thé­ma­tiques, avec leurs propres déclinaisons.

La veille, pour sa part, mobilise d’autres notions plus spé­ci­fiques, comme celle de signal faible, de « cycle du ren­sei­gnement », d’analyse de l’information, d’information stratégique…

En bref, là encore de nom­breuses conver­gences appa­raissent entre veille et évaluation de l’information, qui pour­raient sous-​​tendre, de manière féconde, les approches didactiques.

Quelles conclusions pour la didactique de l’information ?

Trois leçons prin­ci­pales peuvent être tirées, selon nous, au plan didac­tique, que nous ne ferons que résumer ici :

  • l’évaluation de l’information doit être appré­hendée comme un préa­lable, un pré-​​requis indis­pen­sable pour la veille : ce qui est vrai de la pra­tique réelle (tout bon veilleur sait évaluer rapi­dement et cor­rec­tement les sources et leur fia­bilité) l’est encore plus de la didac­tique. Il nous semble illu­soire de vouloir former les élèves à la veille, s’ils n’ont acquis aucune métho­do­logie d’évaluation, ni aucune notion précise sur ce qui fonde la cré­di­bilité, la qualité ou la per­ti­nence d’une res­source ;
  •  – l’ampleur, la com­plexité de la for­mation à l’évaluation de l’information, qui concerne toutes les dis­ci­plines, mobilise de très nom­breuses com­pé­tences, fait appel à de nom­breux savoirs, se confond avec la for­mation du jugement cri­tique et se trouve également au coeur de la culture infor­ma­tion­nelle, tranchent avec la spé­ci­ficité d’un ensei­gnement de la veille, qui impli­quera surtout les pro­fes­sionnels de l’information. Par ailleurs, une didac­tique de la veille se devrait de prendre garde aux « dérives tech­ni­cistes », en rabattant la for­mation sur la seule prise en mains des outils. Si former aux outils de veille n’est guère com­pliqué, former à la démarche de la veille l’est déjà un peu plus ; quant à former à l’analyse et à la syn­thèse de l’information, cela devient très com­plexe et sans doute hors d’atteinte pour les élèves du secon­daire ;
  • le rapport inverse dans la pro­gres­sivité didac­tique des deux thé­ma­tiques. Il faut partir d’un constat d’évidence : l’importance de l’évaluation de l’information décroît avec le niveau d’études (un doc­torant sait théo­ri­quement évaluer l’information dont il a besoin), tandis que celle de la veille aug­mente (un doc­torant a beaucoup plus besoin de faire de la veille qu’un lycéen, mais il ne connaîtra pas for­cément les outils et les métho­do­logies). D’où cette consé­quence didac­tique impor­tante : celle de res­pecter les « âges » concernés et les niveaux de maturité par rapport à l’information. Non seulement les élèves du secon­daire doivent maî­triser au préa­lable les fon­da­mentaux de l’évaluation de l’information, pré-​​requis indis­pen­sables à la veille, mais il est loin d’être sûr que la démarche de veille cor­res­ponde, à ce stade, à de vrais besoins.

En conclusion,

si les pro­fes­seurs docu­men­ta­listes peuvent uti­lement sen­si­bi­liser les lycéens (car cela paraît impos­sible au collège) aux outils et aux démarches de veille, un ensei­gnement spé­ci­fique de la veille nous sem­blerait bien précoce, incomplet, voire risqué, s’il ne prenait pas d’abord appui sur une solide for­mation à l’évaluation de l’information, fon­dement et préa­lable indispensables.


Notes

[1] http://​www​.cndp​.fr/​s​a​v​o​i​r​s​c​d​i​/​cherc…

[2] Entretien avec Umberto Eco, « Je suis un phi­lo­sophe qui écrit des romans », Le Monde, 12 octobre 2010, p. 27

[3] François-​​​​Bernard Huyghe, « Qu’est-ce que s’informer ? », La lettre de Sen­tinel, février 2006, n° 32, p. 19. Disp. sur : http://​www​.huyghe​.fr/​d​y​n​d​o​c​_​a​c​tu/49

[4] La trans­lit­té­ratie est définie comme « l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de pla­te­formes, d’outils et de moyens de com­mu­ni­cation, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manus­crite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux ». Voir Sue Thomas et alii., « Trans­li­teracy : Crossing divides », First Monday, 3 décembre 2007, vol. 12, n° 12. Disp. sur : http://​www​.uic​.edu/​h​t​b​i​n​/​c​g​i​w​r​ap/bi….

[5] Ces notions sont déve­loppées dans le cha­pitre 4 de notre ouvrage, paru récemment : Serres, Alexandre. Dans le laby­rinthe. Évaluer l’information sur internet. Caen : C&F éditions, 2012


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