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2013
mai
15

La culture de l’information a-t-elle une histoire ?

Cette communication est une amorce de réflexion à tonalité théorique quant à une conception possible de l’histoire de l’information-documentation. Définir l’histoire est infiniment complexe. C’est cependant dans la façon dont nous appréhendons le passé que se construit notre rapport au réel. Et de fait, l’histoire de la Culture de l’information s’avère un thème compliqué et sensible, à la fois émergent ? et porteur pour la recherche contemporaine.

9e congrès des enseignants documentalistes de l’éducation nationale

Communication de : Éric Delamotte,

professeur des Universités en sciences de l’information et de la communication. Université de Rouen – GRHIS – Equipe Limin-R

Ma présentation sera synthétique et schématique. Elle tournera autour de huit remarques envisagées comme des hypothèses livrées à la discussion [1] Certaines de ces propositions sont déjà assez largement admises dans la communauté de l’information-documentation, d’autres susciteront davantage de contestations.

Le concept de « culture de l’information » me servira de passeur entre des registres différents. Ce terme n’est pas à proprement parler un concept, mais plutôt une notion polysémique servant à pointer des liens multiples, et notamment : 1) des façons de joindre la documentation à la société ; 2) des passages entre le registre scientifique et le registre professionnel en particulier à travers des questions morales et politiques relatives à la place de l’éducation à l’information et aux finalités d’une telle éducation.

Première remarque : L’histoire occupe une grande place dans les entreprises de « fondement » et de « déconstruction-reconstruction » de la documentation qui ont fleuri depuis vingt ans. Il y a là une évolution historique du rôle social de l’histoire, digne d’être soulignée et questionnée.

Dans un livre au titre paradoxal (The Social Construction of What ?) publié en 1999, Ian Hacking se demande pourquoi les études portant sur la « construction sociale » de ceci ou cela se sont multipliées depuis les années 1980. Il constate que longtemps, l’histoire a servi dans des « récits de fondation », visant à constituer et à asseoir l’identité d’un groupe humain ou d’une pratique sociale, en sélectionnant et en mettant en forme les traits permettant d’en offrir l’image souhaitée. De ce point de vue, les « histoires nationales » du XIXe siècle, dont un prototype a été celle de Michelet pour la France, ont joué un rôle important dans l’« éveil des nationalités » de ce temps.

Nous connaissons dans notre domaine ce type de récits, dont celui de Sylvie Fayet Scribe avec son Histoire de la documentation en France 1895-1937, Culture, science et technologie de l’information (Paris, Editions du CNRS, 2000). Sylvie Fayet Scribe a écrit un roman sur les hommes et les femmes qui ont inventé les outils de repérage de l’information. Cette généalogie d’indexeurs autour de Paul Otlet nous plonge dans une histoire « héroïque » de la culture de l’information, celle de militants de la documentation qui visaient tout autant le monde de l’éducation populaire que celui des entreprises.

Mais il faut aussi citer les tentatives de construction-légitimation d’une identité professionnelle, par exemple celle de Françoise Chapron avec Les CDI des lycées et collèges (Paris, PUF, 2012) et les recherches à dimension historique de Viviane Couzinet et Cécile Gardiès relatives à l’enseignement agricole. Ne minorons pas cette conception de l’histoire, car plus que jamais le passé et l’histoire sont des enjeux politiques. Histoire, Mémoire, Usages du passé sont interdépendants des combats actuels pour définir notre présent et notre devenir. Il est notamment urgent de connaître l’empilage -les strates- des logiques et des missions. C’est en référence à ce contexte de confrontation et de questionnement que les historiens mènent une réflexion renouvelée sur leur rôle social et plus largement sur les enjeux épistémologiques de ce que, aujourd’hui, faire de l’histoire veut dire.

Deuxième remarque : D’autres approches historiques ont cherché à se « scientifiser », en rejetant cet aspect identitaire. Elles ont revendiqué l’objectivité ou au moins la neutralité. L’histoire prétend alors s’appuyer sur des faits, et non plus sur des personnages ou des luttes. Dans cette optique scientifique la question de la périodisation est un enjeu récurrent.

Les périodisations se rapportent le plus souvent aux technologies comme l’imprimerie et aux institutions épistémiques comme les bibliothèques. Dans ses réflexions sur l’histoire des bibliothèques, Christian Jacob nous fait parcourir la grande bibliothèque d’Alexandrie ; il nous dépeint les rouleaux, la forme des casiers, la disposition des allées et l’organisation du catalogue. Dans L’Histoire de la lecture dans le monde occidental, Guglielmo Cavallo et Roger Chartier proposent un parcours historique des méthodes de lecture et des usages de la lecture de la Grèce antique à nos jours (Paris, Le Seuil, 1997). La plupart des auteurs élabore une généalogie, c’est-à-dire une histoire qui a pour but de mettre en évidence les transformations (ruptures/glissements) qui affectent les valeurs, conduites et systèmes de pensée. Il s’agit principalement d’une culture cultivée qu’il conviendrait de distinguer d’une culture savante.

D’autres approches privilégient les dimensions économiques faisant émerger la documentation du monde industriel. Roger Chartier a proposé « les trois révolutions du livre » : Gutenberg ; l’ère industrielle ; la dématérialisation. Alan Marshall organise une échelle à 4 barreaux : l’âge du livre (Gutenberg au XIXe siècle) ; l’âge de la presse (XIXe) ; l’âge de la paperasse (XXe) ; l’âge des fichiers (XXIe). Le RTP Doc a introduit une rupture entre documentarisation du monde et redocumentarisation. Marshall Mc Luhan et Pierre Lévy ont eux aussi produit des périodisations. Enfin, Régis Debray dans son ouvrage, Cours de médiologie générale, propose une catégorisation temporelle décrivant les diverses époques ou strates médiatiques qu’il appelle des « médiasphères » : « Une médiasphère est un système dynamique d’écosystèmes complexes réorganisés par et autour d’un média dominant (simple), généralement le dernier en date. » (Paris, PUF, 1992). L’auteur a proposé le terme de médiasphère pour délimiter des périodes où l’introduction d’une technologie vient modifier les représentations et les imaginaires des individus. La médiologie se présente ainsi comme la production d’un discours raisonné sur la fonction symbolique des médiations. Elle attache cependant la plus grande importance à la technique et au rôle du support dans ce qu’ils ont de plus concret.

Il faut s’interroger sur la façon dont le technologisme, (l’histoire des technologies) un temps triomphant dans l’étude des TIC (les technologies déterminent les usages), et le sociologisme (la reproduction sociale conditionne l’innovation et la propagation technologique) ont été dépassés. L’approche Société de l’information/Culture de l’information de Claude Baltz en est une des manifestations.

Troisième remarque : Dans les années 1960, les sciences sociales, dont l’histoire, sont devenues « critiques », en ce sens qu’elles ont glissé vers un rôle de dévoilement, notamment avec les travaux de Pierre Bourdieu, visant à révéler et à dénoncer la vérité de rapportssociaux masqués par une idéologie. Est-ce que cette perspective est vivante dans le domaine info-documentaire ?

Dans le cas de l’histoire des sciences, cette évolution « critique » s’est faite en deux temps. D’abord fut développée une Histoire « interne » des sciences peu sensible aux faits dits « sociaux » (questions vives) dans le sillage de Karl Popper à Kuhn (révolution scientifique, paradigme). Puis, bien que sous des formes différentes, on a réintroduit la société, c’est-à-dire le monde extérieur au sein la pure épistémologie.

Pour ce qui concerne la documentation, d’un côté, nous avons des chercheurs comme Jean Meyriat avec Théoricien en praticien de l’information – documentation (Paris, ADBS, 2001) et Yves François Le Coadic dans La Science de l’information qui ont développé une sorte d’histoire interne (Paris, PUF, 3e édition, 2004). Du côté de ceux qui réintroduisent la société, il serait injuste de ne pas citer les travaux d’Hubert Fondin en 2006 avec « La science de l’information ou le poids de l’histoire », où il démontre les liens entre le développement de la documentation et la guerre froide, et le rapport de Jean Michel Salaün sur l’« Histoire des politiques publiques françaises en information scientifique et technique » qui met à jour les enjeux de l’indépendance nationale dans les années 1975 – 1985.

Mais sommes-nous pour autant en présence d’une critique radicale ? La question de la culture de l’information est novatrice à plusieurs titres, car elle revisite des catégories. Ainsi en est-il de la culture, du genre et de la jeunesse. Ce sont trois champs de recherche qui se sont développés le plus souvent de manière indépendante.

Les travaux sur la culture de l’information sous l’angle des pratiques (avec et sans le « numérique ») se focalisent sur la capacité d’action du jeune sur son environnement, son travail sur soi et sur le monde social qui l’entoure, les savoir, savoir faire et savoir être qu’il développe, de même que le jeu subtil des contraintes dans lequel il est pris. Il s’agit d’aller à la rencontre des univers de l’enfance (Donnat). À ce titre, l’entrée par la culture matérielle modifie les statuts d’enfant et d’élève, car ils s’articulent alors à celui de consommateur culturel dans laquelle les produits des industries culturelles ont pris une place importante, notamment communicative (Octobre, Detrez, Mercklé, Berthomier, 2010) [2].

Si on met de côté la figure de grandes femmes comme par exemple Suzanne Briet ou l’inspectrice générale de l’instruction publique, Mme Brunschwig, il est frappant de constater que la question du genre est encore grandement absente des approches historiques (ou non) de la culture de l’information. Qui dénonce l’invisibilité sociale de la catégorie « femme » ? Qui revendique sa reconnaissance ou la fin d’oppositions binaires simplificatrices ? Pourtant, à l’inverse de ce qui se passait au début des années 1970, les femmes devancent aujourd’hui les hommes pour toutes les activités en rapport avec le livre, qu’il s’agisse d’achat, d’inscription en bibliothèque, de discussions sur les livres ou de quantité de livres lus. Désormais, les femmes sont les plus nombreuses à lire des romans policiers, genre masculin jusqu’aux années 1990. Pourtant, les nouveaux médias reconfigurent les distinctions anciennes, la « chambre digitale » faisant revenir les garçons à des modes de communication écrits et à l’expression des sentiments, longtemps laissés aux filles dans leur forme écrite ou orale. (Pasquier, Clévarec)

Quatrième remarque : L’Esprit du temps est souvent scruté. Des slogans comme « digitals natives » expriment à la fois la radicalité du numérique et une rupture entre générations. À ce titre, la notion de génération est devenue une catégorie d’analyse essentielle aujourd’hui. Elle était considérée par Paul Ricoeur comme une médiation majeure de la pratique historienne entre temps public et temps privé. Cependant la perspective théorique connue sous le nom de « modèle de la poubelle » permet d’émettre un avis sur certaines catégorisations hâtives. L’origine du terme « poubelle » ou « corbeille à papier » est évidemment provocatrice, mais est facilement compréhensible : les innovations et les jugements sur elles sont jetés par les acteurs (plus ou moins scientifiques) au fur et à mesure de leur apparition. D’où la grande difficulté à se saisir de ces catégorisations, à les ordonner, à les hiérarchiser dans une perspective temporelle.

Après la perte de la valeur structurante des grands schémas d’explication historique que furent le fonctionnalisme, le structuralisme, le marxisme, c’est-à-dire tous ces « ismes » qui avaient tendance à s’ériger comme des « grilles de lectures » exclusives du réel, est venu le temps des doutes. L’historien du « temps présent » contribue à relativiser les chaînes causales qui constituaient le prêt-à-penser de l’historien.

Mais revenons au « modèle de la poubelle ». Tout comme l’historien, le professeur documentaliste inscrit son action dans un temps inachevé, il agit « au milieu du gué » face aux innovations et autres prédictions. Il y a donc une possibilité que des modes (bonnes ou mauvaises) se diffusent dans nos milieux professionnels et meurent : Quel sera le devenir de termes comme « Génération Y » ? Qui se souvient du « Le livre dont vous êtes le héros » ? Comment penser l’engouement pour Facebook ou Twitter ? Que reste-t-il aujourd’hui du travail considérable accumulé sur les blogs ?

Il n’en reste pas moins vrai que le passé existe encore dans le temps « feuilleté » du présent. Malgré l’omniprésence d’Internet, il serait profondément erroné de croire qu’il n’y a que du présent dans le présent. Les premiers wagons ressemblaient à des diligences et les premières automobiles à des voitures à cheval. Les mentalités, habituées à des techniques désormais dépassées, utilisent les nouveaux outils avec des protocoles anciens, c’est ce que rappelle Jacques Perriault dans « Effet diligence, effet serendip et autres défis pour les sciences de l’information » (http://archives.limsi.fr/WkG/PCD2000/textes/perriault.html).

Cinquième remarque : À l’opposé d’une vision centrée sur le présent, la « longue durée » est fréquemment convoquée, celle-ci articule Histoire et Anthropologie. Une histoire à dimension culturelle et anthropologique commence à poindre avec un regain d’intérêt pour la relecture de l’œuvre de Jack Goody et la problématique de la littéracie.

Le terme Literacy utilisé dans nombre de recherches recèle un pari implicite, celui de réconcilier pratiques sociales et disciplines scolaires. Le concept a une assise anthropologique, car l’idée qui lui est sous-jacente est qu’il existe un lien entre l’apparition de l’écrit dans les sociétés et de nouveaux modes de pensée ou de raisonnement.

L’invention de l’écriture en Chine et en Mésopotamie 3400 ans avant J.-C marque la frontière entre la préhistoire et l’histoire. Elle dessine donc une immense séparation entre deux moments de l’humanité. L’Histoire dérive donc de la communication. Les modes de pensée ou de raisonnement portent d’autres césures. Pour Roger Chartier, Alexandrie est le moment où l’hellénisme passe d’une culture de la performance civique, du rituel, de la parole efficace, de l’ancrage local, à une culture de la bibliothèque, de la mise à distance et de la classification, de la gestion experte et technique de la mémoire. Alexandrie exprime le passage de la rhétorique à la documentarisation du monde et à l’archive.

Jack Goody soutient dans La Raison graphique, la domestication de la pensée sauvage (Paris, Minuit, 1979) que l’écriture, en tant que moyen d’archivage des informations et d’organisation du savoir en catégories, a permis le développement de la pensée logique, de l’abstraction, de l’objectivité et finalement de la science. Goody défend une conception en termes de « grand partage » qui opposerait de façon irréductible sociétés avec écriture et les sociétés sans écriture. Conception qui sera vivement critiquée. Claude Lévi-Strauss, par exemple, a remis en cause l’opposition entre « sociétés historiques » et « société sans histoire », en y dénonçant l’effet d’une représentation ethnocentrique de ce qui est historique et ce qui ne l’est pas.

Il n’en reste pas moins vrai que le partage entre oral et écrit ouvre sur des interrogations bien actuelles concernant les rapports entre culture de l’écrit et culture de l’image : la culture alphabétique hégémonique est-elle contestée par la culture visuelle ? Alan Liu (Université de Californie) considère que l’industrie informatique explore à grande vitesse les modalités tactiles, visuelles et auditives qui concernent ce que l’on peut appeler les attaches sensorielles de la littératie. Dit autrement, est-ce que la culture de l’information a pour critère discriminant ou comme « commencement » la fin de la suprématie de l’écrit ?

Sixième remarque : Les pratiques d’écriture ont aussi joué un rôle dans l’histoire du point de vue de l’organisation sociale. Des activités économiques, notamment la division du travail, à l‘organisation politique et juridique -avec la centralisation du pouvoir dans les mains de ceux qui possèdent l‘écriture- en passant par la vie religieuse, toutes les institutions se trouvent marquées par les processus de rationalisation et d’autonomisation liés à l’apparition de l’écriture.

Bernard Stiegler considère que l’écriture constitue la techno-logie de base. « Il est fondamental que les citoyens aient conscience de ce que sont les metadata. Ils en sont producteurs, consciemment ou pas, mais qu’ils en aient conscience ou pas, ils ne mesurent pas toutes les conséquences possibles de cette production. Les métadonnées existent depuis la Mésopotamie, où l’on a trouvé des tablettes d’argiles qui décrivaient des stocks, tablettes et qui constituaient en cela des catalogues. Les métadonnées existent depuis 4000 ans. Il n’y a jamais eu de métadonnées qui n’aient pas été produites par des démarches de contrôle top down, c’est-à-dire hiérarchiques, descendantes et centralisées » (Médiadoc n° 2, 2009, p. 1-7).

Le développement des institutions va de pair avec le développement de ses systèmes d’écritures et de mémorisation. Ce que Sylvain Auroux nomme « la révolution de la grammatisation » [3]. Il apparaît à l’évidence que l’écriture joue un rôle central dans la définition de la puissance d’une société et de ses formes d’organisation. Toutes se trouvent marquées par les processus de rationalisation, de division du travail et de rapport social à l’écrit. Ainsi Philippe Meirieu repère trois modèles occidentaux de l’enseignant : Le compagnon : apprendre dans la pratique, manipulation progressive des sources ; Le clerc catholique : pas d’accès direct aux livres, contrôles des sources, monopole de l’interprétation ; Le clerc protestant (ou le bibliothécaire) : accès direct aux livres et liberté de l’interprétation. La question est de savoir si cette grille est pertinente pour l’Asie ou l’Afrique. La question est aussi celle de la construction d’une nouvelle identité ou non du pédagogue avec la culture de l’information.

Pour Jean Max Noyer, il s’agit de s’interroger sur les nouvelles technologies intellectuelles dans le cadre de techno-politiques. Les modes actuels de production et de circulation des savoirs posent des interrogations majeures relatives au contrôle et au pouvoir : « les technologies créent les conditions d’une démocratisation inespérée de l’accès au savoir ; mais en même temps, associé à un consumérisme effréné et à un marketing intrusif, elles apparaissent comme les vecteurs d’un système toujours plus perfectionné de captation des esprits » [4]. Comment alors analyser les initiatives en Europe, en faveur d’une « éducation aux médias » centrée sur les compétences techniques des usagers et plus particulièrement les jeunes, mouvements soutenus par l’industrie médiatique ?

Tout au long de l’histoire, le contrôle de la communication et de l’information ont été des sources fondamentales de pouvoir et contre-pouvoir. Si nous sommes à l’âge du capitalisme dit « cognitif » (Y. Moulier Boutang), il n’est pas étonnant que les études à dimension historique se soient réduites ces dernières années à des approches centrées sur « l’intérêt » et « la technique » (efficacité et rationalisation). À l’inverse les approches de Manuel Castells pointent l’émergence d’une « auto-communication de masse » à travers les sites de réseaux sociaux, les blogs... Ce nouvel environnement communicationnel modifie pour lui, profondément les relations de pouvoir à l’image des récents événements du « printemps arabe » et le mouvement des « Indignados ».

Qu’il s’agisse du « Capitalisme cognitif » ou de la « Société en réseau » émancipée des hiérarchies verticales, les analyses portent sur une autre forme de sociabilité et de cité. Rarement est prise en compte l’évolution des modèles de connaissance, comme ensemble organisé plus ou moins consciemment par l’individu de croyances, de représentations, de savoirs, de pratiques, d’organisations sociocognitives et de valeurs permettant de comprendre le monde qui nous entoure..

L’histoire de la culture de l’information a-t-elle comme projet dans sa dimension cognitive autant que politique de critiquer une nouvelle « aliénation » et/ou révéler l’émergence d’une culture libertaire ? Secondairement dans sa mise en récit peut-elle dépasser les clivages entre culture d’élite et culture de masse ?

Septième remarque : Les sciences sociales ont tendance à privilégier une vision évolutionniste de l’histoire, homogénéisant les époques et les situations [5] Contre cette tendance, il faut faire varier les modèles d’historicité alimentant nos réflexions.

Paul Ricoeur considérait que l’opposition traditionnelle entre une histoire critique située du côté de la science et une mémoire relevant de sources fluctuantes et en partie fantasmatiques était en voie de transformation. Cette transformation a une valeur heuristique, car elle permet de mieux comprendre le caractère indéterminé des possibles ouverts aux acteurs.

Il faut pour la culture de l’information identifier les stratégies (alternatives – mais peut-être aussi complémentaires) qu’adoptent les individus pour donner du sens à leur présent. Je pointerai ici deux pistes suggestives : l’histoire des imaginaires de l’information-documentation et l’histoire des pratiques ordinaires. L’idée est de donner une autre perception de l’histoire de la culture de l’information.

Une composante utopique (au sens d’un « non lieu » qui n’existe pas ou pas encore) a une double utilité pour élaborer une Histoire : 1) elle peut contribuer à dé-naturaliser les formes socio-historiques qui peuvent finir par apparaître éternelles aux yeux de leurs contemporains ; 2) elle joue un rôle de stimulation pour saisir nos propres conformismes [6].

Sur ce registre, il n’est un secret pour personne qu’au moins depuis l’origine de la culture de l’imprimé, les savoirs de l’information-documentation sont liés à l’idée de Pansophie développée par Coménius. De Descartes aux Lumières et jusqu’au XIXe siècle, la rationalité est considérée comme un facteur d’émancipation et de liberté qui prend la forme d’une quête de « la » vérité scientifique. Paul Otlet et Henri Lafontaine visaient, en concevant la Classification décimale universelle, le partage universel des idées. Mais, aujourd’hui, est-ce que l’idéal « positiviste » d’un savoir émancipateur et universel imprègne nos représentations et nos attentes ?

Quant à la micro-histoire de la culture informationnelle des gens ordinaires, il convient de la mettre en œuvre. Hannah Arendt écrivait que les objets du quotidien, les objets utilitaires produits par l’homme « donnent naissance à la familiarité du monde, à ses coutumes, à ses rapports usuels entre l’homme et les choses aussi bien qu’entre l’homme et les hommes » [7]. Le numérique, formule imparfaite, permet toutes sortes de formes d’expression : artistique, politique, culturelle et sociale… et aussi toutes sortes de formes d’engagement civique et citoyen [8]. Une évidence demeure cependant, presque toujours négligée, précisément parce que nous vivons dorénavant dans des sociétés de la visibilité où, tel un iceberg, le fond « nocturne » de la culture de l’information recouvre une prolifération d’inventions anonymes et périssables qui font vivre ceux qui en sont les auteurs mais qui ne se capitalise jamais par ignorance et surtout par discrétion [9].

Ces éléments invisibles de culture informationnelle ne seraient-ils pas comme les insectes qui meurent dès que la lumière les atteint ? Les tuerait-on en les éclairant, en levant un coin du voile ? Non. Respecter l’anonymat ou clandestinité ne dispense pas d’exhiber leur vivacité et leurs modalités de fonctionnement. Comme le suggère Louis Porcher [10], les travaux à entreprendre à leur égard possèdent aujourd’hui la même importance que celle qu’ont connue jadis les recherches sur la culture ouvrière, celle des dominés, celle des « gens de peu » [11]. En première urgence, « le numérique » invite les chercheurs et les formateurs à s’interroger sur les pratiques personnelles au sein de leur environnement numérique, selon une perspective où le proche est de première importance pour comprendre la vie en société, car il existe une pluralité de formats d’information, du plus personnel au plus public, avec leurs modes d’appropriation et d’élaboration, et leurs formes communicatives. On doit pour cela déplacer la problématisation des rapports entre connaissance savante et connaissance ordinaire, pour les pratiques informationnelles et mémorielles, dans le sens de la triple reconnaissance de continuités, de discontinuités et de va-et-vient entre les deux registres, car la culture de l’information est toujours prise dans des contextes culturels et des rapports de savoir particuliers, interdisant toute généralisation sur ses effets, qu’ils soient cognitifs ou sociaux [12].

Huitième (et dernière) remarque : Ce bref rappel historique de quelques étapes des usages sociaux de l’histoire, nous a été utile pour porter un regard sur les diverses façons dont on considère la culture de l’information. Cependant, nous n’en avons pas fini avec la question des différentes histoires à l’heure de la mondialisation.

Le thème du pluralisme n’est pas un thème nouveau, mais son actualité est brûlante pour concevoir la culture de l’information. D’une part, les résurgences de la xénophobie et du racisme, la montée des extrémismes, etc., imposent de définir et d’analyser, voire de redéfinir le rôle de l’éducation et de l’éducation à l’information dans des contextes pluri-ethniques, multilingues et pluriculturels. D’autre part, l’abolition des distances et du temps, la connaissance immédiate des événements banalisent l’expérience de l’altérité. L’Autre, l’étranger, sont omniprésents et font partie du quotidien. L’école est devenue un des lieux de confrontation symbolique entre les différentes normes. Les débats en cours sur le repositionnement des historiens confrontés au choc en retour du passé colonial de la France et des revendications mémorielles qui l’accompagnent sont un des symptômes du face à face récurrent entre les historiens et les demandes sociales d’histoire.

Sur un autre registre, l’histoire de la culture de l’information n’est pas la même selon les aires géographiques. De plus, les systèmes éducatifs sont aussi le produit d’une histoire socio-culturelle. Pour Divina Frau-Meigs, les trois grandes aires culturelles qui s’interrogent et innovent le plus sur la culture de l’information et des médias sont le monde latino-américain, le monde anglophone et le monde francophone [13] .

En Amérique latine et aussi en Espagne, la perspective de l’édu-communication prédomine. Elle a des auteurs historiques comme Paulo Freire. C’est une approche qui prend en compte l’importance de la communication comme médiation et considère le partage d’information comme moyen de construction du sens commun. Elle vise à donner un sens critique aux personnes et une capacité d’expression locale et de prise de contrôle de la réalité de terrain.

Dans le monde anglophone, que ce soit aux Etats-Unis, au Canada, en Australie ou au Royaume-Uni, la perspective des cultural studies domine. C’est une approche qui considère la communication comme une pratique culturelle et l’information comme un moyen de connaissance, de soi comme du monde. Elle se donne donc pour objectif la maîtrise des médias en tant qu’outils dans la perspective plus lointaine de permettre à l’usager de parvenir à un sens critique et surtout à la réalisation de soi. Les pratiques se veulent ludiques et identitaires, basées sur la performance et elles peuvent se produire à l’école comme à l’extérieur sur la base du projet de l’étudiant.

Dans le monde francophone, notamment la France, la Belgique et le Québec, et à un certain degré d’autres pays de l’Europe continentale, la perspective des Sciences de l’Information et de la Communication domine. Elle vise à donner une emprise critique sur les systèmes d’information, notamment les documents écrits ou numériques, et le fait par des approches qui privilégient l’analyse des contenus et l’économie politique et l’information et des médias. Les pratiques sont basées sur des savoirs et des compétences d’évaluation pour aiguiser le sens critique et les acteurs les plus pertinents de cette éducation restent en premier lieu les enseignants.

Dans la mondialisation, il est intéressant de suivre comment ces zones s’imbriquent et s’interpénètrent tout en se différenciant en fonction de leurs histoires.

Conclusion

La culture de l’information est un être conceptuel, abstrait, un ensemble de notions opératoires liées entre elles. La culture de l’information n’est pas une réalité empirique ou un domaine concret qui existerait tout fait d’avance. Bien entendu cette construction intellectuelle parce qu’elle a pour fonction de rendre raison d’un secteur de l’expérience sociale, n’est pas indépendant de celui-ci. Elle cherche à le lire de manière explicative.

Il faut, pour cela, collectivement identifier, repérer construire dans la complexité de la situation actuelle, les éléments qui permettent d’engendrer et de valider la culture de l’information. Cela suppose une analyse de notre héritage scientifique. Par cet article j’ai voulu introduire les enjeux ambigus et les facettes de cette activité délicate et ambitieuse qui consiste à historiciser la culture de l’information. Le travail est encore largement devant nous si l’on souhaite, au sein des sciences de l’information et de la communication, contribuer à la définition de cette histoire.

Bien que les sciences de l’information et de la communication soient en prise avec le contemporain, l’enjeu collectif est important. L’exposé de l’histoire d’une notion ou d’un concept n’est pas toujours nécessaire, surtout lorsqu’il s’agit d’une notion dont la reconnaissance est socialement indiscutable. Il en va différemment avec les notions « dominées », celles auxquelles on conteste le statut de « notion » comme celle de didactique de l’information (en la désignant comme gadget, slogan, vogue, revendication, etc.). D’où, la nécessité d’analyser la façon dont les sociétés donnent sens aux pratiques d’enseignement et d’apprentissage, décrites dans leur contexte et le cas échéant leur désorganisation et leur transformation.

C’est donc un double mouvement bachelardien, abstrait –concret, qui constitue l’objectif de la démarche visant à baliser une forme possible de temporalité que Ricoeur nomme « le temps du sens ».

Notes

[1La structure de ce texte est inspirée par l’article Philippe Corcuff «  Pour une épistémologie de la fragilité. Plaidoyer en vue de la reconnaissance scientifique de pratiques transfrontalières  » in Revue européenne des sciences sociales, Tome XLI, 2003, N° 127, pp. 233-244.

[2Octobre S., Detrez C., Mercklé P. et Berthomier N. (2010), L’enfance des loisirs, Trajectoires communes et parcours individuels de la fin de l’enfance à la grande adolescence, Paris, DEPS/MCC.

[3Auroux S., La révolution technologique de la grammatisation, Liège, Mardaga, 1996

[4Kamboucher D., Meirieu P., Stiegler B., L’école, le numérique et la société qui vient, Paris, Mille et une nuits, 2012.

[5Jean-Paul Metzger et Geneviève Lallich-Boidin introduisent trois univers : l’univers social, l’univers documentaire et l’univers du discours. Chacun d’eux contient sa propre dimension temporelle. Cf. Metzger JP, Lallich-Boidin G., «  Temps et documents numériques  » Document numérique, 2004/4 - Vol. 8, pp. 11 à 21.

[6Ricoeur P., L’idéologie et l’utopie, Paris, Le Seuil, 1997

[7Arendt H., Condition de l’homme moderne, Paris, Calman-Lévy, 1983, p. 140-141

[8Jenkins H et al. Confronting the Challenges of Participatory Culture : Media Education for the 21st Century. MacArthur foundation. 2008. Voir son site : http://henryjenkins.org/2011/02/measuring_new_media_literacies

[9De Certeau M., L’invention du quotidien, Paris, Gallimard, Folio essais, 1990.

[10Porcher L., «  cultures invisibles  » in Cultures, Culture, Le Français dans le monde, n° spécial, 1986

[11Sansot P., Les gens de peu, Paris, PUF, 1991.

[12Fraenkel B. et Mbodj A., «  New Literacy studies. Un courant majeur sur l’écrit  », Langage et société n° 133 –septembre 2010

[13Pour un développement complet de ces éléments, voir Frau-Meigs D., «  Prendre la mesure de la radicalité de la culture de l’information à l’ère cybériste  », e-dossier de l’audiovisuel INA, 2012. http://www.ina-sup.com/ressources/dossiers-de-laudiovisuel/les-e-dossiers-de-laudiovisuel/e-dossier-leducation-aux-cultures Ces comparaisons simplifiées sont établies sur la base des interventions présentées dans la section «  Recherche en éducation aux médias  » de l’AIERI, depuis 2008, sous la direction de Divina Frau-Meigs.

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