La culture de l’information a-​​t-​​elle une histoire ?

La culture de l’information a-​​t-​​elle une histoire ?

Cette com­mu­ni­cation est une amorce de réflexion à tonalité théo­rique quant à une conception pos­sible de l’histoire de l’information-documentation. Définir l’histoire est infi­niment com­plexe. C’est cependant dans la façon dont nous appré­hendons le passé que se construit notre rapport au réel. Et de fait, l’histoire de la Culture de l’information s’avère un thème com­pliqué et sen­sible, à la fois émergent ? et porteur pour la recherche contemporaine.


9e congrès des enseignants documentalistes de l’éducation nationale

Communication de : Éric Delamotte,

pro­fesseur des Uni­ver­sités en sciences de l’information et de la com­mu­ni­cation. Uni­versité de Rouen – GRHIS – Equipe Limin-​​R

Ma pré­sen­tation sera syn­thé­tique et sché­ma­tique. Elle tournera autour de huit remarques envi­sagées comme des hypo­thèses livrées à la dis­cussion [1] Cer­taines de ces pro­po­si­tions sont déjà assez lar­gement admises dans la com­mu­nauté de l’information-documentation, d’autres sus­ci­teront davantage de contestations.

Le concept de « culture de l’information » me servira de passeur entre des registres dif­fé­rents. Ce terme n’est pas à pro­prement parler un concept, mais plutôt une notion poly­sé­mique servant à pointer des liens mul­tiples, et notamment : 1) des façons de joindre la docu­men­tation à la société ; 2) des pas­sages entre le registre scien­ti­fique et le registre pro­fes­sionnel en par­ti­culier à travers des ques­tions morales et poli­tiques rela­tives à la place de l’éducation à l’information et aux fina­lités d’une telle éducation.

Pre­mière remarque : L’histoire occupe une grande place dans les entre­prises de « fon­dement » et de « déconstruction-​​reconstruction » de la docu­men­tation qui ont fleuri depuis vingt ans. Il y a là une évolution his­to­rique du rôle social de l’histoire, digne d’être sou­lignée et questionnée.

Dans un livre au titre para­doxal (The Social Construction of What ?) publié en 1999, Ian Hacking se demande pourquoi les études portant sur la « construction sociale » de ceci ou cela se sont mul­ti­pliées depuis les années 1980. Il constate que long­temps, l’histoire a servi dans des « récits de fon­dation », visant à constituer et à asseoir l’identité d’un groupe humain ou d’une pra­tique sociale, en sélec­tionnant et en mettant en forme les traits per­mettant d’en offrir l’image sou­haitée. De ce point de vue, les « his­toires natio­nales » du XIXe siècle, dont un pro­totype a été celle de Michelet pour la France, ont joué un rôle important dans l’« éveil des natio­na­lités » de ce temps.

Nous connaissons dans notre domaine ce type de récits, dont celui de Sylvie Fayet Scribe avec son His­toire de la docu­men­tation en France 1895-​​1937, Culture, science et tech­no­logie de l’information (Paris, Edi­tions du CNRS, 2000). Sylvie Fayet Scribe a écrit un roman sur les hommes et les femmes qui ont inventé les outils de repérage de l’information. Cette généa­logie d’indexeurs autour de Paul Otlet nous plonge dans une his­toire « héroïque » de la culture de l’information, celle de mili­tants de la docu­men­tation qui visaient tout autant le monde de l’éducation popu­laire que celui des entreprises.

Mais il faut aussi citer les ten­ta­tives de construction-​​légitimation d’une identité pro­fes­sion­nelle, par exemple celle de Fran­çoise Chapron avec Les CDI des lycées et col­lèges (Paris, PUF, 2012) et les recherches à dimension his­to­rique de Viviane Cou­zinet et Cécile Gardiès rela­tives à l’enseignement agricole. Ne minorons pas cette conception de l’histoire, car plus que jamais le passé et l’histoire sont des enjeux poli­tiques. His­toire, Mémoire, Usages du passé sont inter­dé­pen­dants des combats actuels pour définir notre présent et notre devenir. Il est notamment urgent de connaître l’empilage -les strates-​​ des logiques et des mis­sions. C’est en réfé­rence à ce contexte de confron­tation et de ques­tion­nement que les his­to­riens mènent une réflexion renou­velée sur leur rôle social et plus lar­gement sur les enjeux épis­té­mo­lo­giques de ce que, aujourd’hui, faire de l’histoire veut dire.

Deuxième remarque : D’autres approches his­to­riques ont cherché à se « scien­ti­fiser », en rejetant cet aspect iden­ti­taire. Elles ont reven­diqué l’objectivité ou au moins la neu­tralité. L’histoire prétend alors s’appuyer sur des faits, et non plus sur des per­son­nages ou des luttes. Dans cette optique scien­ti­fique la question de la pério­di­sation est un enjeu récurrent.

Les pério­di­sa­tions se rap­portent le plus souvent aux tech­no­logies comme l’imprimerie et aux ins­ti­tu­tions épis­té­miques comme les biblio­thèques. Dans ses réflexions sur l’histoire des biblio­thèques, Christian Jacob nous fait par­courir la grande biblio­thèque d’Alexandrie ; il nous dépeint les rou­leaux, la forme des casiers, la dis­po­sition des allées et l’organisation du cata­logue. Dans L’Histoire de la lecture dans le monde occi­dental, Guglielmo Cavallo et Roger Chartier pro­posent un par­cours his­to­rique des méthodes de lecture et des usages de la lecture de la Grèce antique à nos jours (Paris, Le Seuil, 1997). La plupart des auteurs élabore une généa­logie, c’est-à-dire une his­toire qui a pour but de mettre en évidence les trans­for­ma­tions (ruptures/​glissements) qui affectent les valeurs, conduites et sys­tèmes de pensée. Il s’agit prin­ci­pa­lement d’une culture cultivée qu’il convien­drait de dis­tinguer d’une culture savante.

D’autres approches pri­vi­lé­gient les dimen­sions écono­miques faisant émerger la docu­men­tation du monde indus­triel. Roger Chartier a proposé « les trois révo­lu­tions du livre » : Gutenberg ; l’ère indus­trielle ; la déma­té­ria­li­sation. Alan Mar­shall organise une échelle à 4 bar­reaux : l’âge du livre (Gutenberg au XIXème siècle) ; l’âge de la presse (XIXème) ; l’âge de la pape­rasse (XXème) ; l’âge des fichiers (XXIème). Le RTP Doc a introduit une rupture entre docu­men­ta­ri­sation du monde et redo­cu­men­ta­ri­sation. Mar­shall Mc Luhan et Pierre Lévy ont eux aussi produit des pério­di­sa­tions. Enfin, Régis Debray dans son ouvrage, Cours de médio­logie générale, propose une caté­go­ri­sation tem­po­relle décrivant les diverses époques ou strates média­tiques qu’il appelle des « média­sphères » : « Une média­sphère est un système dyna­mique d’écosystèmes com­plexes réor­ga­nisés par et autour d’un média dominant (simple), géné­ra­lement le dernier en date. » (Paris, PUF, 1992). L’auteur a proposé le terme de média­sphère pour déli­miter des périodes où l’introduction d’une tech­no­logie vient modifier les repré­sen­ta­tions et les ima­gi­naires des indi­vidus. La médio­logie se pré­sente ainsi comme la pro­duction d’un dis­cours rai­sonné sur la fonction sym­bo­lique des média­tions. Elle attache cependant la plus grande impor­tance à la tech­nique et au rôle du support dans ce qu’ils ont de plus concret.

Il faut s’interroger sur la façon dont le tech­no­lo­gisme, (l’histoire des tech­no­logies) un temps triom­phant dans l’étude des TIC (les tech­no­logies déter­minent les usages), et le socio­lo­gisme (la repro­duction sociale condi­tionne l’innovation et la pro­pa­gation tech­no­lo­gique) ont été dépassés. L’approche Société de l’information/Culture de l’information de Claude Baltz en est une des manifestations.

Troi­sième remarque : Dans les années 1960, les sciences sociales, dont l’histoire, sont devenues « cri­tiques », en ce sens qu’elles ont glissé vers un rôle de dévoi­lement, notamment avec les travaux de Pierre Bourdieu, visant à révéler et à dénoncer la vérité de rap­ports­so­ciaux masqués par une idéo­logie. Est-​​ce que cette pers­pective est vivante dans le domaine info-​​documentaire ?

Dans le cas de l’histoire des sciences, cette évolution « cri­tique » s’est faite en deux temps. D’abord fut déve­loppée une His­toire « interne » des sciences peu sen­sible aux faits dits « sociaux » (ques­tions vives) dans le sillage de Karl Popper à Kuhn (révo­lution scien­ti­fique, para­digme). Puis, bien que sous des formes dif­fé­rentes, on a réin­troduit la société, c’est-à-dire le monde exté­rieur au sein la pure épistémologie.

Pour ce qui concerne la docu­men­tation, d’un côté, nous avons des cher­cheurs comme Jean Meyriat avec Théo­ricien en pra­ticien de l’information – docu­men­tation (Paris, ADBS, 2001) et Yves François Le Coadic dans La Science de l’information qui ont déve­loppé une sorte d’histoire interne (Paris, PUF, 3ème édition, 2004). Du côté de ceux qui réin­tro­duisent la société, il serait injuste de ne pas citer les travaux d’Hubert Fondin en 2006 avec « La science de l’information ou le poids de l’histoire », où il démontre les liens entre le déve­lop­pement de la docu­men­tation et la guerre froide, et le rapport de Jean Michel Salaün sur l’« Histoire des poli­tiques publiques fran­çaises en infor­mation scien­ti­fique et tech­nique » qui met à jour les enjeux de l’indépendance nationale dans les années 1975 – 1985.

Mais sommes-​​nous pour autant en pré­sence d’une cri­tique radicale ? La question de la culture de l’information est nova­trice à plu­sieurs titres, car elle revisite des caté­gories. Ainsi en est-​​il de la culture, du genre et de la jeu­nesse. Ce sont trois champs de recherche qui se sont déve­loppés le plus souvent de manière indépendante.

Les travaux sur la culture de l’information sous l’angle des pra­tiques (avec et sans le « numé­rique ») se foca­lisent sur la capacité d’action du jeune sur son envi­ron­nement, son travail sur soi et sur le monde social qui l’entoure, les savoir, savoir faire et savoir être qu’il déve­loppe, de même que le jeu subtil des contraintes dans lequel il est pris. Il s’agit d’aller à la ren­contre des univers de l’enfance (Donnat). À ce titre, l’entrée par la culture maté­rielle modifie les statuts d’enfant et d’élève, car ils s’articulent alors à celui de consom­mateur culturel dans laquelle les pro­duits des indus­tries cultu­relles ont pris une place impor­tante, notamment com­mu­ni­cative (Octobre, Detrez, Mercklé, Ber­thomier, 2010) [2].

Si on met de côté la figure de grandes femmes comme par exemple Suzanne Briet ou l’inspectrice générale de l’instruction publique, Mme Brun­schwig, il est frappant de constater que la question du genre est encore gran­dement absente des approches his­to­riques (ou non) de la culture de l’information. Qui dénonce l’invisibilité sociale de la caté­gorie « femme » ? Qui reven­dique sa recon­nais­sance ou la fin d’oppositions binaires sim­pli­fi­ca­trices ? Pourtant, à l’inverse de ce qui se passait au début des années 1970, les femmes devancent aujourd’hui les hommes pour toutes les acti­vités en rapport avec le livre, qu’il s’agisse d’achat, d’inscription en biblio­thèque, de dis­cus­sions sur les livres ou de quantité de livres lus. Désormais, les femmes sont les plus nom­breuses à lire des romans poli­ciers, genre mas­culin jusqu’aux années 1990. Pourtant, les nou­veaux médias recon­fi­gurent les dis­tinc­tions anciennes, la « chambre digitale » faisant revenir les garçons à des modes de com­mu­ni­cation écrits et à l’expression des sen­ti­ments, long­temps laissés aux filles dans leur forme écrite ou orale. (Pas­quier, Clévarec)

Qua­trième remarque : L’Esprit du temps est souvent scruté. Des slogans comme « digitals natives » expriment à la fois la radi­calité du numé­rique et une rupture entre géné­ra­tions. À ce titre, la notion de géné­ration est devenue une caté­gorie d’analyse essen­tielle aujourd’hui. Elle était consi­dérée par Paul Ricoeur comme une médiation majeure de la pra­tique his­to­rienne entre temps public et temps privé. Cependant la pers­pective théo­rique connue sous le nom de « modèle de la pou­belle » permet d’émettre un avis sur cer­taines caté­go­ri­sa­tions hâtives. L’origine du terme « pou­belle » ou « cor­beille à papier » est évidemment pro­vo­ca­trice, mais est faci­lement com­pré­hen­sible : les inno­va­tions et les juge­ments sur elles sont jetés par les acteurs (plus ou moins scien­ti­fiques) au fur et à mesure de leur appa­rition. D’où la grande dif­fi­culté à se saisir de ces caté­go­ri­sa­tions, à les ordonner, à les hié­rar­chiser dans une pers­pective temporelle.

Après la perte de la valeur struc­tu­rante des grands schémas d’explication his­to­rique que furent le fonc­tion­na­lisme, le struc­tu­ra­lisme, le mar­xisme, c’est-à-dire tous ces « ismes » qui avaient ten­dance à s’ériger comme des « grilles de lec­tures » exclu­sives du réel, est venu le temps des doutes. L’historien du « temps présent » contribue à rela­ti­viser les chaînes cau­sales qui consti­tuaient le prêt-​​à-​​penser de l’historien.

Mais revenons au « modèle de la pou­belle ». Tout comme l’historien, le pro­fesseur docu­men­ta­liste inscrit son action dans un temps inachevé, il agit « au milieu du gué » face aux inno­va­tions et autres pré­dic­tions. Il y a donc une pos­si­bilité que des modes (bonnes ou mau­vaises) se dif­fusent dans nos milieux pro­fes­sionnels et meurent : Quel sera le devenir de termes comme « Géné­ration Y » ? Qui se sou­vient du « Le livre dont vous êtes le héros » ? Comment penser l’engouement pour Facebook ou Twitter ? Que reste-​​t-​​il aujourd’hui du travail consi­dé­rable accumulé sur les blogs ?

Il n’en reste pas moins vrai que le passé existe encore dans le temps « feuilleté » du présent. Malgré l’omniprésence d’Internet, il serait pro­fon­dément erroné de croire qu’il n’y a que du présent dans le présent. Les pre­miers wagons res­sem­blaient à des dili­gences et les pre­mières auto­mo­biles à des voi­tures à cheval. Les men­ta­lités, habi­tuées à des tech­niques désormais dépassées, uti­lisent les nou­veaux outils avec des pro­to­coles anciens, c’est ce que rap­pelle Jacques Per­riault dans « Effet dili­gence, effet serendip et autres défis pour les sciences de l’information » (http://​archives​.limsi​.fr/​W​k​G​/​P​CD200).

Cin­quième remarque : À l’opposé d’une vision centrée sur le présent, la « longue durée » est fré­quemment convoquée, celle-​​ci articule His­toire et Anthro­po­logie. Une his­toire à dimension cultu­relle et anthro­po­lo­gique com­mence à poindre avec un regain d’intérêt pour la relecture de l’œuvre de Jack Goody et la pro­blé­ma­tique de la littéracie.

Le terme Literacy utilisé dans nombre de recherches recèle un pari implicite, celui de récon­cilier pra­tiques sociales et dis­ci­plines sco­laires. Le concept a une assise anthro­po­lo­gique, car l’idée qui lui est sous-​​jacente est qu’il existe un lien entre l’apparition de l’écrit dans les sociétés et de nou­veaux modes de pensée ou de raisonnement.

L’invention de l’écriture en Chine et en Méso­po­tamie 3400 ans avant J.-C marque la fron­tière entre la pré­his­toire et l’histoire. Elle dessine donc une immense sépa­ration entre deux moments de l’humanité. L’Histoire dérive donc de la com­mu­ni­cation. Les modes de pensée ou de rai­son­nement portent d’autres césures. Pour Roger Chartier, Alexandrie est le moment où l’hellénisme passe d’une culture de la per­for­mance civique, du rituel, de la parole efficace, de l’ancrage local, à une culture de la biblio­thèque, de la mise à dis­tance et de la clas­si­fi­cation, de la gestion experte et tech­nique de la mémoire. Alexandrie exprime le passage de la rhé­to­rique à la docu­men­ta­ri­sation du monde et à l’archive.

Jack Goody sou­tient dans La Raison gra­phique, la domes­ti­cation de la pensée sauvage (Paris, Minuit, 1979) que l’écriture, en tant que moyen d’archivage des infor­ma­tions et d’organisation du savoir en caté­gories, a permis le déve­lop­pement de la pensée logique, de l’abstraction, de l’objectivité et fina­lement de la science. Goody défend une conception en termes de « grand partage » qui oppo­serait de façon irré­duc­tible sociétés avec écriture et les sociétés sans écriture. Conception qui sera vivement cri­tiquée. Claude Lévi-​​Strauss, par exemple, a remis en cause l’opposition entre « sociétés his­to­riques » et « société sans his­toire », en y dénonçant l’effet d’une repré­sen­tation eth­no­cen­trique de ce qui est his­to­rique et ce qui ne l’est pas.

Il n’en reste pas moins vrai que le partage entre oral et écrit ouvre sur des inter­ro­ga­tions bien actuelles concernant les rap­ports entre culture de l’écrit et culture de l’image : la culture alpha­bé­tique hégé­mo­nique est-​​elle contestée par la culture visuelle ? Alan Liu (Uni­versité de Cali­fornie) considère que l’industrie infor­ma­tique explore à grande vitesse les moda­lités tac­tiles, visuelles et audi­tives qui concernent ce que l’on peut appeler les attaches sen­so­rielles de la lit­té­ratie. Dit autrement, est-​​ce que la culture de l’information a pour critère dis­cri­minant ou comme « com­men­cement » la fin de la supré­matie de l’écrit ?

Sixième remarque : Les pra­tiques d’écriture ont aussi joué un rôle dans l’histoire du point de vue de l’organisation sociale. Des acti­vités écono­miques, notamment la division du travail, à l‘organisation poli­tique et juri­dique -avec la cen­tra­li­sation du pouvoir dans les mains de ceux qui pos­sèdent l‘écriture- en passant par la vie reli­gieuse, toutes les ins­ti­tu­tions se trouvent mar­quées par les pro­cessus de ratio­na­li­sation et d’autonomisation liés à l’apparition de l’écriture.

Bernard Stiegler considère que l’écriture constitue la techno-​​logie de base. « Il est fon­da­mental que les citoyens aient conscience de ce que sont les metadata. Ils en sont pro­duc­teurs, consciemment ou pas, mais qu’ils en aient conscience ou pas, ils ne mesurent pas toutes les consé­quences pos­sibles de cette pro­duction. Les méta­données existent depuis la Méso­po­tamie, où l’on a trouvé des tablettes d’argiles qui décri­vaient des stocks, tablettes et qui consti­tuaient en cela des cata­logues. Les méta­données existent depuis 4000 ans. Il n’y a jamais eu de méta­données qui n’aient pas été pro­duites par des démarches de contrôle top down, c’est-à-dire hié­rar­chiques, des­cen­dantes et cen­tra­lisées » (Médiadoc n° 2, 2009, p. 1-​​7).

Le déve­lop­pement des ins­ti­tu­tions va de pair avec le déve­lop­pement de ses sys­tèmes d’écritures et de mémo­ri­sation. Ce que Sylvain Auroux nomme « la révo­lution de la gram­ma­ti­sation » [3]. Il apparaît à l’évidence que l’écriture joue un rôle central dans la défi­nition de la puis­sance d’une société et de ses formes d’organisation. Toutes se trouvent mar­quées par les pro­cessus de ratio­na­li­sation, de division du travail et de rapport social à l’écrit. Ainsi Phi­lippe Meirieu repère trois modèles occi­dentaux de l’enseignant : Le com­pagnon : apprendre dans la pra­tique, mani­pu­lation pro­gressive des sources ; Le clerc catho­lique : pas d’accès direct aux livres, contrôles des sources, monopole de l’interprétation ; Le clerc pro­testant (ou le biblio­thé­caire) : accès direct aux livres et liberté de l’interprétation. La question est de savoir si cette grille est per­ti­nente pour l’Asie ou l’Afrique. La question est aussi celle de la construction d’une nou­velle identité ou non du péda­gogue avec la culture de l’information.

Pour Jean Max Noyer, il s’agit de s’interroger sur les nou­velles tech­no­logies intel­lec­tuelles dans le cadre de techno-​​politiques. Les modes actuels de pro­duction et de cir­cu­lation des savoirs posent des inter­ro­ga­tions majeures rela­tives au contrôle et au pouvoir : « les tech­no­logies créent les condi­tions d’une démo­cra­ti­sation ines­pérée de l’accès au savoir ; mais en même temps, associé à un consu­mé­risme effréné et à un mar­keting intrusif, elles appa­raissent comme les vec­teurs d’un système tou­jours plus per­fec­tionné de cap­tation des esprits » [4]. Comment alors ana­lyser les ini­tia­tives en Europe, en faveur d’une « éducation aux médias » centrée sur les com­pé­tences tech­niques des usagers et plus par­ti­cu­liè­rement les jeunes, mou­ve­ments sou­tenus par l’industrie médiatique ?

Tout au long de l’histoire, le contrôle de la com­mu­ni­cation et de l’information ont été des sources fon­da­men­tales de pouvoir et contre-​​pouvoir. Si nous sommes à l’âge du capi­ta­lisme dit « cog­nitif » (Y. Moulier Boutang), il n’est pas étonnant que les études à dimension his­to­rique se soient réduites ces der­nières années à des approches cen­trées sur « l’intérêt » et « la tech­nique » (effi­cacité et ratio­na­li­sation). À l’inverse les approches de Manuel Cas­tells pointent l’émergence d’une « auto-​​communication de masse » à travers les sites de réseaux sociaux, les blogs… Ce nouvel envi­ron­nement com­mu­ni­ca­tionnel modifie pour lui, pro­fon­dément les rela­tions de pouvoir à l’image des récents événe­ments du « prin­temps arabe » et le mou­vement des « Indignados ».

Qu’il s’agisse du « Capi­ta­lisme cog­nitif » ou de la « Société en réseau » éman­cipée des hié­rar­chies ver­ti­cales, les ana­lyses portent sur une autre forme de socia­bilité et de cité. Rarement est prise en compte l’évolution des modèles de connais­sance, comme ensemble organisé plus ou moins consciemment par l’individu de croyances, de repré­sen­ta­tions, de savoirs, de pra­tiques, d’organisations socio­cog­ni­tives et de valeurs per­mettant de com­prendre le monde qui nous entoure..

L’histoire de la culture de l’information a-​​t-​​elle comme projet dans sa dimension cog­nitive autant que poli­tique de cri­tiquer une nou­velle « alié­nation » et/​ou révéler l’émergence d’une culture liber­taire ? Secon­dai­rement dans sa mise en récit peut-​​elle dépasser les cli­vages entre culture d’élite et culture de masse ?

Sep­tième remarque : Les sciences sociales ont ten­dance à pri­vi­légier une vision évolu­tion­niste de l’histoire, homo­gé­néisant les époques et les situa­tions [5] Contre cette ten­dance, il faut faire varier les modèles d’historicité ali­mentant nos réflexions.

Paul Ricoeur consi­dérait que l’opposition tra­di­tion­nelle entre une his­toire cri­tique située du côté de la science et une mémoire relevant de sources fluc­tuantes et en partie fan­tas­ma­tiques était en voie de trans­for­mation. Cette trans­for­mation a une valeur heu­ris­tique, car elle permet de mieux com­prendre le caractère indé­terminé des pos­sibles ouverts aux acteurs.

Il faut pour la culture de l’information iden­tifier les stra­tégies (alter­na­tives – mais peut-​​être aussi com­plé­men­taires) qu’adoptent les indi­vidus pour donner du sens à leur présent. Je poin­terai ici deux pistes sug­ges­tives : l’histoire des ima­gi­naires de l’information-documentation et l’histoire des pra­tiques ordi­naires. L’idée est de donner une autre per­ception de l’histoire de la culture de l’information.

Une com­po­sante uto­pique (au sens d’un « non lieu » qui n’existe pas ou pas encore) a une double utilité pour élaborer une His­toire : 1) elle peut contribuer à dé-​​naturaliser les formes socio-​​historiques qui peuvent finir par appa­raître éter­nelles aux yeux de leurs contem­po­rains ; 2) elle joue un rôle de sti­mu­lation pour saisir nos propres confor­mismes [6].

Sur ce registre, il n’est un secret pour per­sonne qu’au moins depuis l’origine de la culture de l’imprimé, les savoirs de l’information-documentation sont liés à l’idée de Pan­sophie déve­loppée par Coménius. De Des­cartes aux Lumières et jusqu’au XIXe siècle, la ratio­nalité est consi­dérée comme un facteur d’émancipation et de liberté qui prend la forme d’une quête de « la » vérité scien­ti­fique. Paul Otlet et Henri Lafon­taine visaient, en concevant la Clas­si­fi­cation décimale uni­ver­selle, le partage uni­versel des idées. Mais, aujourd’hui, est-​​ce que l’idéal « posi­ti­viste » d’un savoir éman­ci­pateur et uni­versel imprègne nos repré­sen­ta­tions et nos attentes ?

Quant à la micro-​​histoire de la culture infor­ma­tion­nelle des gens ordi­naires, il convient de la mettre en œuvre. Hannah Arendt écrivait que les objets du quo­tidien, les objets uti­li­taires pro­duits par l’homme « donnent nais­sance à la fami­liarité du monde, à ses cou­tumes, à ses rap­ports usuels entre l’homme et les choses aussi bien qu’entre l’homme et les hommes » [7]. Le numé­rique, formule impar­faite, permet toutes sortes de formes d’expression : artis­tique, poli­tique, cultu­relle et sociale… et aussi toutes sortes de formes d’engagement civique et citoyen [8]. Une évidence demeure cependant, presque tou­jours négligée, pré­ci­sément parce que nous vivons doré­navant dans des sociétés de la visi­bilité où, tel un iceberg, le fond « noc­turne » de la culture de l’information recouvre une pro­li­fé­ration d’inventions ano­nymes et péris­sables qui font vivre ceux qui en sont les auteurs mais qui ne se capi­talise jamais par igno­rance et surtout par dis­crétion [9].

Ces éléments invi­sibles de culture infor­ma­tion­nelle ne seraient-​​ils pas comme les insectes qui meurent dès que la lumière les atteint ? Les tuerait-​​on en les éclairant, en levant un coin du voile ? Non. Res­pecter l’anonymat ou clan­des­tinité ne dis­pense pas d’exhiber leur vivacité et leurs moda­lités de fonc­tion­nement. Comme le suggère Louis Porcher [10], les travaux à entre­prendre à leur égard pos­sèdent aujourd’hui la même impor­tance que celle qu’ont connue jadis les recherches sur la culture ouvrière, celle des dominés, celle des « gens de peu » [11]. En pre­mière urgence, « le numé­rique » invite les cher­cheurs et les for­ma­teurs à s’interroger sur les pra­tiques per­son­nelles au sein de leur envi­ron­nement numé­rique, selon une pers­pective où le proche est de pre­mière impor­tance pour com­prendre la vie en société, car il existe une plu­ralité de formats d’information, du plus per­sonnel au plus public, avec leurs modes d’appropriation et d’élaboration, et leurs formes com­mu­ni­ca­tives. On doit pour cela déplacer la pro­blé­ma­ti­sation des rap­ports entre connais­sance savante et connais­sance ordi­naire, pour les pra­tiques infor­ma­tion­nelles et mémo­rielles, dans le sens de la triple recon­nais­sance de conti­nuités, de dis­con­ti­nuités et de va-​​et-​​vient entre les deux registres, car la culture de l’information est tou­jours prise dans des contextes culturels et des rap­ports de savoir par­ti­cu­liers, inter­disant toute géné­ra­li­sation sur ses effets, qu’ils soient cog­nitifs ou sociaux [12].

Hui­tième (et der­nière) remarque : Ce bref rappel his­to­rique de quelques étapes des usages sociaux de l’histoire, nous a été utile pour porter un regard sur les diverses façons dont on considère la culture de l’information. Cependant, nous n’en avons pas fini avec la question des dif­fé­rentes his­toires à l’heure de la mondialisation.

Le thème du plu­ra­lisme n’est pas un thème nouveau, mais son actualité est brû­lante pour concevoir la culture de l’information. D’une part, les résur­gences de la xéno­phobie et du racisme, la montée des extré­mismes, etc., imposent de définir et d’analyser, voire de redé­finir le rôle de l’éducation et de l’éducation à l’information dans des contextes pluri-​​ethniques, mul­ti­lingues et plu­ri­cul­turels. D’autre part, l’abolition des dis­tances et du temps, la connais­sance immé­diate des événe­ments bana­lisent l’expérience de l’altérité. L’Autre, l’étranger, sont omni­pré­sents et font partie du quo­tidien. L’école est devenue un des lieux de confron­tation sym­bo­lique entre les dif­fé­rentes normes. Les débats en cours sur le repo­si­tion­nement des his­to­riens confrontés au choc en retour du passé colonial de la France et des reven­di­ca­tions mémo­rielles qui l’accompagnent sont un des symp­tômes du face à face récurrent entre les his­to­riens et les demandes sociales d’histoire.

Sur un autre registre, l’histoire de la culture de l’information n’est pas la même selon les aires géo­gra­phiques. De plus, les sys­tèmes éducatifs sont aussi le produit d’une his­toire socio-​​culturelle. Pour Divina Frau-​​Meigs, les trois grandes aires cultu­relles qui s’interrogent et innovent le plus sur la culture de l’information et des médias sont le monde latino-​​américain, le monde anglo­phone et le monde fran­co­phone [13] .

En Amé­rique latine et aussi en Espagne, la pers­pective de l’édu-communication pré­domine. Elle a des auteurs his­to­riques comme Paulo Freire. C’est une approche qui prend en compte l’importance de la com­mu­ni­cation comme médiation et considère le partage d’information comme moyen de construction du sens commun. Elle vise à donner un sens cri­tique aux per­sonnes et une capacité d’expression locale et de prise de contrôle de la réalité de terrain.

Dans le monde anglo­phone, que ce soit aux Etats-​​Unis, au Canada, en Aus­tralie ou au Royaume-​​Uni, la pers­pective des cultural studies domine. C’est une approche qui considère la com­mu­ni­cation comme une pra­tique cultu­relle et l’information comme un moyen de connais­sance, de soi comme du monde. Elle se donne donc pour objectif la maî­trise des médias en tant qu’outils dans la pers­pective plus loin­taine de per­mettre à l’usager de par­venir à un sens cri­tique et surtout à la réa­li­sation de soi. Les pra­tiques se veulent ludiques et iden­ti­taires, basées sur la per­for­mance et elles peuvent se pro­duire à l’école comme à l’extérieur sur la base du projet de l’étudiant.

Dans le monde fran­co­phone, notamment la France, la Bel­gique et le Québec, et à un certain degré d’autres pays de l’Europe conti­nentale, la pers­pective des Sciences de l’Information et de la Com­mu­ni­cation domine. Elle vise à donner une emprise cri­tique sur les sys­tèmes d’information, notamment les docu­ments écrits ou numé­riques, et le fait par des approches qui pri­vi­lé­gient l’analyse des contenus et l’économie poli­tique et l’information et des médias. Les pra­tiques sont basées sur des savoirs et des com­pé­tences d’évaluation pour aiguiser le sens cri­tique et les acteurs les plus per­ti­nents de cette éducation restent en premier lieu les enseignants.

Dans la mon­dia­li­sation, il est inté­ressant de suivre comment ces zones s’imbriquent et s’interpénètrent tout en se dif­fé­ren­ciant en fonction de leurs histoires.

Conclusion

La culture de l’information est un être conceptuel, abs­trait, un ensemble de notions opé­ra­toires liées entre elles. La culture de l’information n’est pas une réalité empi­rique ou un domaine concret qui exis­terait tout fait d’avance. Bien entendu cette construction intel­lec­tuelle parce qu’elle a pour fonction de rendre raison d’un secteur de l’expérience sociale, n’est pas indé­pendant de celui-​​ci. Elle cherche à le lire de manière explicative.

Il faut, pour cela, col­lec­ti­vement iden­tifier, repérer construire dans la com­plexité de la situation actuelle, les éléments qui per­mettent d’engendrer et de valider la culture de l’information. Cela suppose une analyse de notre héritage scien­ti­fique. Par cet article j’ai voulu intro­duire les enjeux ambigus et les facettes de cette activité délicate et ambi­tieuse qui consiste à his­to­ri­ciser la culture de l’information. Le travail est encore lar­gement devant nous si l’on sou­haite, au sein des sciences de l’information et de la com­mu­ni­cation, contribuer à la défi­nition de cette histoire.

Bien que les sciences de l’information et de la com­mu­ni­cation soient en prise avec le contem­porain, l’enjeu col­lectif est important. L’exposé de l’histoire d’une notion ou d’un concept n’est pas tou­jours néces­saire, surtout lorsqu’il s’agit d’une notion dont la recon­nais­sance est socia­lement indis­cu­table. Il en va dif­fé­remment avec les notions « dominées », celles aux­quelles on conteste le statut de « notion » comme celle de didac­tique de l’information (en la dési­gnant comme gadget, slogan, vogue, reven­di­cation, etc.). D’où, la nécessité d’analyser la façon dont les sociétés donnent sens aux pra­tiques d’enseignement et d’apprentissage, décrites dans leur contexte et le cas échéant leur désor­ga­ni­sation et leur transformation.

C’est donc un double mou­vement bache­lardien, abs­trait –concret, qui constitue l’objectif de la démarche visant à baliser une forme pos­sible de tem­po­ralité que Ricoeur nomme « le temps du sens ».


Notes

[1] La structure de ce texte est ins­pirée par l’article Phi­lippe Corcuff « Pour une épis­té­mo­logie de la fra­gilité. Plai­doyer en vue de la recon­nais­sance scien­ti­fique de pra­tiques trans­fron­ta­lières » in Revue euro­péenne des sciences sociales, Tome XLI, 2003, N° 127, pp. 233-​​244.

[2] Octobre S., Detrez C., Mercklé P. et Ber­thomier N. (2010), L’enfance des loisirs, Tra­jec­toires com­munes et par­cours indi­vi­duels de la fin de l’enfance à la grande ado­les­cence, Paris, DEPS/​​MCC.

[3] Auroux S., La révo­lution tech­no­lo­gique de la gram­ma­ti­sation, Liège, Mardaga, 1996

[4] Kam­boucher D., Meirieu P., Stiegler B., L’école, le numé­rique et la société qui vient, Paris, Mille et une nuits, 2012.

[5] Jean-​​​​Paul Metzger et Gene­viève Lallich-​​​​Boidin intro­duisent trois univers : l’univers social, l’univers docu­men­taire et l’univers du dis­cours. Chacun d’eux contient sa propre dimension tem­po­relle. Cf. Metzger JP, Lallich-​​​​Boidin G., « Temps et docu­ments numé­riques » Document numé­rique, 2004/​​4 - Vol. 8, pp. 11 à 21.

[6] Ricoeur P., L’idéologie et l’utopie, Paris, Le Seuil, 1997

[7] Arendt H., Condition de l’homme moderne, Paris, Calman-​​​​Lévy, 1983, p. 140-​​141

[8] Jenkins H et al. Confronting the Chal­lenges of Par­ti­ci­patory Culture : Media Edu­cation for the 21st Century. MacArthur foun­dation. 2008. Voir son site : http://​hen​ry​jenkins​.org/​2011​/​​02/​mea…

[9] De Certeau M., L’invention du quo­tidien, Paris, Gal­limard, Folio essais, 1990.

[10] Porcher L., « cultures invi­sibles » in Cultures, Culture, Le Français dans le monde, n° spécial, 1986

[11] Sansot P., Les gens de peu, Paris, PUF, 1991.

[12] Fraenkel B. et Mbodj A., « New Literacy studies. Un courant majeur sur l’écrit », Langage et société n° 133 –sep­tembre 2010

[13] Pour un déve­lop­pement complet de ces éléments, voir Frau-​​​​Meigs D., « Prendre la mesure de la radi­calité de la culture de l’information à l’ère cybé­riste », e-​​​​dossier de l’audiovisuel INA2012. http://​www​.ina​-sup​.com/​r​e​s​s​o​u​r​ces/d… Ces com­pa­raisons sim­pli­fiées sont établies sur la base des inter­ven­tions pré­sentées dans la section « Recherche en éducation aux médias » de l’AIERI, depuis 2008, sous la direction de Divina Frau-​​​​Meigs.


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