Le manifeste 78 « Documentation : Discipline nouvelle »

Le manifeste 78 « Documentation : Discipline nouvelle »


Un texte fondateur (Françoise CHAPRON)

Fruit de la négo­ciation entre 1974 et 1976 d’un premier projet de statut avorté, la cir­cu­laire du 17 février 1977 affirme pour la pre­mière fois la mission « essen­tiel­lement péda­go­gique » des CDI et de leurs res­pon­sables, les docu­men­ta­listes bibliothécaires.

La FADBEN a joué un rôle actif dans cette négo­ciation et décide à l’automne 1977, d’organiser un sémi­naire national en dehors du cadre sta­tu­taire des comités direc­teurs annuels pour appro­fondir la réflexion sur la fonction péda­go­gique récemment officialisée.

Les 30 avril et 1er mai 1978, le centre des Francs cama­rades de Port Mort proche de Giverny dans l’ Eure, aca­démie du pré­sident Claude Fournier et de la secré­taire générale Fran­çoise Chapron, accueille 40 par­ti­ci­pants, membres du bureau national et délégués des asso­cia­tions aca­dé­miques dont Claude Péquignot, 1er pré­sident. Jean Pierre Cuvelier de Lille, Bernard Four­niaud de Limoges, suc­cesseur de Claude .Fournier en 1979 et Albert Degardin d’Amiens qui rem­placera en 1978, Joseph Paillat le tré­sorier national, viennent de rejoindre le bureau.

Cette équipe renou­velée se situe clai­rement dans une vision péda­go­gique du métier. Pendant deux jours, dans une ambiance dyna­mique et convi­viale, les par­ti­ci­pants, parmi les­quels de nou­veaux mili­tants qui feront leur chemin dans les ins­tances natio­nales ulté­rieu­rement, élaborent des ana­lyses et des pro­po­si­tions pour faire connaître et pro­mouvoir le rôle des CDI dans une péda­gogie rénovée.

De ces deux jours, Albert Degardin rédige un volu­mineux et riche compte rendu qui à la suite de deux journées de réunion du bureau national, en juin à Paris, donne nais­sance à un document de quelques pages ronéotées en demi format A4 à cou­verture orange se pré­sentant comme un « mani­feste » à dif­fuser lar­gement dans la pro­fession et vers les par­te­naires des documentalistes.

Ce « petit livre orange » devenu rare aujourd’hui, dont le texte de base a été lar­gement sim­plifié pour le rendre per­cutant, est intitulé de manière volon­tai­rement pro­vo­cante « Docu­men­tation : dis­ci­pline nouvelle ».

Bien sûr, le titre joue sur la poly­sémie du terme « dis­ci­pline » qui comme le disait Jean Pierre Cuvelier, moteur de la mise en forme du texte, « est ce qui dans les monas­tères du Moyen Age permet d’atteindre Dieu », filant ainsi la méta­phore avec les méthodes, « le chemin vers » qui per­mettent d’atteindre le savoir.

Evi­demment, cette reven­di­cation d’une dis­ci­pline nou­velle paraît bien pré­somp­tueuse, sinon arro­gante ou ridicule pour cer­tains, si l’on pense à la situation des CDI en cours de struc­tu­ration et encore au faible nombre de docu­men­ta­listes en 1978.

Mais, beaucoup de ceux qui s’engagent à ce moment au niveau asso­ciatif sont, avant que ne vienne le temps de l’affectation massive en 1979 d’enseignants en sur­nombre et/​ou en réadap­tation, de jeunes maîtres auxi­liaires ou adjoints d’enseignement sou­haitant continuer à exercer des fonc­tions péda­go­giques et acquis aux démarches du Travail autonome et portées par l’INRDP.

Quand on relit ce texte aujourd’hui, on est frappé par son actualité et la conti­nuité des prin­cipes sur les­quels il est fondé et qui ins­pirent encore aujourd’hui notre action. Que dit il d’essentiel ?

1-​​ Il situe le CDI comme un lieu spé­ci­fique au cœur d’un établis­sement sco­laire, vu comme une structure devant se donner des « pos­si­bi­lités » « des choix mul­tiples et positifs » ( FSE, lieux de détente et de sport, étude, ouverture vers l’extérieur) dépassant l’alternative classe tra­di­tion­nelle ou per­ma­nence, le CDI ne pouvant être le pal­liatif de l’une ou l’autre de ces dernières.

  • Le CDI est lui même pré­senté comme lieu de choix d’activités diverses : lecture loisir et docu­men­taire, recherche per­son­nelle, travail autonome sur docu­ments mul­ti­sup­ports pour les­quels l’espace, les fonds et les équi­pe­ments doivent être amé­nagés de manière fonc­tion­nelle et sont pensés en fonction de l’utilisation des docu­ments et non de leur ran­gement (ce qui le dis­tingue d’une biblio­thèque traditionnelle).

En bref, le CDI n’est ni le pal­liatif d’un ensei­gnement sclérosé, ni le lieu d’une « péda­gogie pseudo rénovée » où le document est un « gadget » mis à dis­po­sition en self service comme dans un supermarché !

2-​​ Le CDI c’est surtout un lieu qui favorise un nouveau rapport au savoir :

  • lié aux choix et besoins des usagers
  • moins sco­larisé, néces­sitant un usage de l’information visant sa concep­tua­li­sation, sa cri­tique, son exploi­tation en vue d’une mise en forme créative pour une com­mu­ni­cation
  • s’opposant à une « culture unique » au profit de « cultures glo­bales et personnelles »

3-​​ Le CDI est un lieu qui favorise l’autonomie des élèves

  • dans leurs appren­tis­sages sco­laires en col­la­bo­ration avec les autres ensei­gnants,
  • dans la construction d’une culture en lien avec leurs centres d’intérêts et leur vie sociale,
  • par l’apprentissage de la socia­li­sation et de la res­pon­sa­bi­li­sation par des acti­vités de groupe faisant appel à des apti­tudes cog­ni­tives autant qu’affectives et rela­tion­nelles,
  • par une auto­nomie accom­pagnée par des adultes com­pé­tents pariant sur une cer­taine liberté et confiance faite aux élèves,
  • par le contact avec des docu­ments (dont la presse et l’audiovisuel) en phase avec la vie sociale et non seulement l’activité sco­laire et les manuels.

Afin d’atteindre ces objectifs, il est néces­saire « d’initier les élèves à la recherche docu­men­taire » selon l’expression consacrée qui n’exclut pas pour autant la dimension de l’exploitation cri­tique des docu­ments et de la mise en forme de nou­veaux docu­ments (d’ailleurs le pro­blème de la col­la­bo­ration et du partage des tâches avec les pro­fes­seurs de dis­ci­pline au delà de l’initiation aux tech­niques docu­men­taires est posé dès cette période dans les textes de pré­sen­tation du Mani­feste notamment par J. P. Cuvelier et C. Fournier).

Le Mani­feste :

  • liste déjà des connais­sances et des tech­niques spé­ci­fiques ne portant pas sur le domaine de connais­sance mais sur les docu­ments eux mêmes (carac­té­ris­tiques, mode de trai­tement, de clas­sement propres à chaque type de document)
  • affirme l’importance de la for­mation à des méthodes d’investigation par­ti­cu­lières propres « à déboucher sur une pro­duction suf­fi­samment maî­trisée »à travers notamment un travail autour de « lec­tures actives et critiques »

Tout ceci amène donc la FADBEN à posi­tionner la docu­men­tation comme une « dis­ci­pline nou­velle » qui s’inscrit dans le contexte de la réno­vation péda­go­gique appuyée par l’Education nou­velle et les méthodes actives, l’exemple qué­bécois, le col­loque d’Amiens de 1968, la com­mission Joxe de 1972 sur la fonction ensei­gnante, l’arrivée de la presse à l’école Quelques mots clés en forme d’opposition que l’on peut reprendre en 2008 émergent :

  • indi­vi­dua­lisme vs esprit com­mu­nau­taire,
  • consom­mation, conser­vation vs recherche, création,
  • hié­rarchie conser­va­trice vs auto­nomie libé­ra­trice
  • au service de la réno­vation et de la démo­cra­ti­sation de l’école

L’essentiel des pro­blé­ma­tiques actuelles, hors l’impact des tech­no­logies numé­riques, est déjà là. Et si le souhait d’un per­sonnel dis­posant d’une for­mation ini­tiale et continuée de haut niveau a été lar­gement réalisé, sinon sa pleine recon­nais­sance, le nouveau projet péda­go­gique et éducatif d’ensemble évitant au CDI « d’être une ano­malie en marge de l’enseignement tra­di­tionnel » reste encore à inventer. Et c’est sans doute dans cette inertie per­sis­tante que réside l’inachevé d’un texte pré­curseur qui reste à mener à terme au moyen de nou­velles approches didac­tiques.

Pour télé­charger le MANI­FESTE (numérisé en 2 parties), cliquez sur les pièces jointes.


Documents joints
Première partie : Manifeste de 1978
Deuxième partie : Manifeste de 1978

Lire aussi